D’un rêve, l’autre


Ghislain n’a pas remis les pieds sur le chantier depuis au moins six ans. Pour Nono c’est une grande première. Pour ma part, je m’étais rendu chez JM en février dernier. J’appris à cette occasion que l’ambition de mon constructeur de rêves préféré était de mettre cap sur Mayotte pour s’y installer, y construire un toit puis se remettre fissa au boulot. Dans la cargaison que son Albatros emportera vers les mers du sud il y aura une lourde chemise cartonnée renfermant plans, dossier papier et dvd qui permettront de mettre en chantier un submersible.
Où en est-il de son projet ? L’Albatros va-t-il bientôt s’éveiller et tracer son sillon sur la grande bleue ? Nous avons rendez-vous pour voir ça avec lui.

la dérive

la dérive

On est arrivé, comme convenu, en tout début d’après-midi. Un petit coup de klaxon et JM se précipite cheveux au vent pour nous ouvrir grand le portail. Je lui présente Nono, il nous présente sa dérive … Après de nombreux allers-retours vers le bateau, elle est toujours là où je l’avais observée en février. Mais, sans être une autre ce n’est plus tout à fait la même, elle a évoluée et sera prochainement finie et installée dans le puits de dérive. Je me permets de rappeler aux lecteurs qui auraient manqué un épisode que l’Albatros est un dériveur mis en chantier depuis seize ans et la dérive, elle, a été débutée en 2006, ce qui fait quand même dix ans pour concevoir et réaliser cette chose indispensable de 150 kg. JM résumera un bateau à l’adresse de Nono : le principe en est simple, une caisse, une dérive et un gouvernail. C’est tout ! Vu comme ça, en effet, c’est même simpliste. Donc, la dérive de février est renforcée aujourd’hui d’un système d’axes permettant son relevage et c’est pas de la tarte … Entre temps il a fallu redresser le puits au cœur même du bateau et à cet effet, concevoir et réaliser une presse à vérin ! Mais nous verrons tout ça plus tard. Pour le moment, nous nous dirigeons vers le sous-sol de la maison, vers la salle des machines, l’atelier de mécanique. Aussitôt JM présente son tour à Nono, le même précise-t-il que dans le film « César » de Pagnol puis l’autre. Il est autrichien celui-là et d’une précision remarquable, ce que confirme Nono. Que fait ce ventilateur sous le moteur de la perceuse à colonne ? s’étonne mon ami. C’est simplement pour refroidir le moteur d’entraînement rit JM en passant devant une enclume marquée par les ans. Il nous guide vers l’antre de la bête, vers the headquarters, son bureau d’études et de concentration de l’information, son PC, vers sa tanière sombre en empruntant un couloir sans lumière, comme déjà dans le sein d’un navire ou mieux, dans les coursives étroites d’un sous-marin.
A
peine sommes nous installés que JM désigne, appuyée au mur, la dérive de son ancien bateau. C’est un souvenir amer puisqu’elle est l’unique pièce rescapée après que le ferrailleur eut emporté de devant sa première maison son ancien bateau discrètement vendu par son épouse empressée de voir disparaître ce qu’elle devait considérer comme un vulgaire tas de ferraille … Tout naturellement il continue son propos sur la dérive aperçue en arrivant et développe les nombreux problèmes à résoudre pour qu’elle remonte dans le puits. Il concède alors qu’il n’arrête pas un instant mais croit ne faire plus que du vent en ce moment ! Se tournant vers la table, derrière lui il s’exclame : ça y est ! j’en suis au N° 150 … soit 1500 dvd d’archives de toutes sortes. Une vidéothèque qui contient des enregistrements d’émissions, des films mais aussi ses propres documents, ses schémas, ses calculs, ses plans. Je dirais que c’est plus l’Encyclopédie selon JM qu’autre chose. Presque 13 To ! La taille de l’encyclopédie est telle qu’il s’interroge quand à ce qu’il va emporter lors de son voyage. S’il se contente de ce volume d’archives (mais faisons lui confiance pour que ça progresse encore), ça fait déjà 200 clés USB de 64 Go ou 5 DDE de 3 To
A côté de la pile de dvd, des bouquins dont celui de son maître, Bernard Moitessier et un autre sur la théorie des quanta. Pour ceux qui ignorent tout de ce machin, je les renvois en bas de page ou sur Wikipédia, à Einstein et son fameux e=1/2mv2 entre autres.

Alors que l’un des trois ordinateurs convertit les fichiers « .ts » issus de son décodeur tévé en « .mpeg » lisibles (JM enregistre des émissions ou des films qui passent sur FR3), il allume une tour rafistolée où il glisse ma clé UBS histoire de recopier les fichiers choisis (par copier / coller …) avant d’y enregistrer toute une suite de fichiers collectés à mon attention dans un dossier dont un entièrement consacré au fameux sous-marins … Nous y sommes ! Il nous montre le modèle de son futur projet, il a tous les plans déjà et une documentation conséquente. Le sien sera un peu plus grand. Il veut pouvoir naviguer en surface et, le moment venu, le cas échéant, en cas d’attaque atomique ou de nouveau Pear-Harbor, pouvoir disparaître, plonger 30 mètres plus bas, pas plus, cela suffit. Le submersible sera alimenté par des panneaux photovoltaïques, une éolienne et une mécanique de son invention à savoir « le balancier sous cloche » utilisant le mouvement de la houle. L’autonomie en air respirable devrait être de 12 heures, mais là aussi, il prévoit un système qui, au moyen de chaux sodée (la chaux sodée est l’élément responsable de l’élimination du dioxyde de carbone (CO2) dans les circuits ré-inspirant) ou de soude, lequel système permettrait d’augmenter autonomie en recyclant l’air. Le principe est ancien et déjà fort utilisé. J’ai moi-même longtemps et souvent porté un appareil respiratoire isolant à circuit fermé dans la marine avec les « Fenzi »

Ghislain nous rejoint au moment où JM nous raconte les aventures du chef de poste de la Compagnie Lorraine d’électricité de Void : son père. Ça commence par sa mère d’ailleurs, qui aperçoit un long tube qui dépasse de la porte de la cuisine et qu’elle identifie immédiatement comme étant le canon d’une mitraillette qu’un FFI pousse devant lui. Elle plonge sous la table. Ils veulent faire sauter le site, les FFI, mais s’y prennent comme des manches, alors c’est son père qui s’y colle ! Le chef de poste, le gardien du site qui fait péter son propre outil de travail ! Ça plaît moyen à l’occupant aussi détache-t-il une escouade pour protéger l’endroit (ce qui sous-entend que le poste fonctionnait, et donc qu’il n’avait pas péter autant que ça …) Les temps de guerre sont aussi des temps de disette durant lesquels même un corbeau moyenâgeux devient un met recherché. Or il se trouva qu’un choucas ou sa frangine corneille vînt se poser et exhiber son long bec noir en haut du bâtiment (la fable ne dit pas s’il avait un camembert). Le père est furibard car le feld-maréchal Von Tralala refuse obstinément de prêter son K98 pour flinguer le volatil nargueur. Qu’à cela ne tienne, Étienne ! Il va quérir une fronde, vise le fromage et … d’un seul jet descend le corbeau ! sous l’admiration hilare du joyeux commando de la Wehrmacht sans doute. Il arriva ce que l’on sait et les british remplacèrent bientôt les fous de Monsieur Adolf. Parmi la bande d’écossais un seul voyait avec tristesse arriver les beaux jours et le soleil : celui qui, dans le civil vendait des parapluies … Les anecdotes finirent après que le père de JM se relevait mal en point : il venait de passer sous un autobus !

Nous nous dirigeons prudemment vers le chantier naval, contournant la maison. Nono s’inquiète de la façon dont les 12 mètres du bateau vont parvenir au port. Derrière un rideau de bois, nous attend l’oiseau des mers, tout blanc sous sa bâche bleue. Couverture de survie ou linceul ?
Chacun y va de ses compliments car il a fière allure. JM fixe l’échelle qui, un jour laissera place à la coupée alors nous investissons les lieux. Répondant à nos questions, JM nous informe que l’Albatros est immatriculé en Belgique, que son port d’attache est Épinal et montre l’endroit où sera posée la plaque minéralogique débutant par la lettre B, comme belge. Il a déjà le pavillon noir jaune rouge dans sa valise …
Revenons au navire : 12 mètres de long, un mât de 11 mètres, presque 4 tonnes de ferraille, un génois, une grand-voile et un grand génois ou genneker. Dedans ce sera à peine plus grand que dans le camping-car de Nono. De quoi loger, l’un dans l’autre comme on dit dans la royale, 3 ou 4 marins. Deux systèmes rudimentaires de navigation automatique destinés à maintenir le cap en fonction de l’orientation du vent. Pas d’informatique embarquée. La prochaine fois il faut que j’interroge JM sur les systèmes de transmissions et communications, voir de positionnement autre que son gps Garmin à 25 € qu’il compte embarquer (à ce prix, je doute qu’il ait toutes les mers du monde et au delà …). Autre question : ne lui faudra-t-il pas un radar pour détecter les navires qu’il croisera immanquablement, pour les éviter avant qu’ils lui tombent dessus, sous le vent comme au vent et cela plus particulièrement les nuits où l’océan l’emportera sur les montagnes russes d’une forte houle bien marquée avec des creux de plusieurs mètres, ou aux abords des tropiques brumeux, de la Ligne qui est souvent orageuse … Quid de la veille JM ? Mais pour le moment il se faire tard, les uns et les autres nous avons des obligations de samedi soir … alors on quitte le mécano rose en se promettant de rester en relation et revenir bien vite.

Il lui faut continuer et finir seul l’ouvrage commencé matériellement depuis bientôt 17 années, lui qui en affiche 70 au compteur. Un peu de mécanique, des réservoirs à souder, du plomb à fondre façon bain-Marie, des tuyaux, câbles et gaines à passer, l’isolation à coller, le garnissage en bois à fixer aux panneaux pour faire joli alors le bateau pourra être mis à l’eau pour peaufiner son équilibrage , lover les bouts, ajuster et finaliser le gréement.

Quelques temps encore pour remplir les cales, embarquer des réserves en eau, en coquillettes et thon en miettes, des lectures, des vareuses, des bonnets à pompon, des lingots en or, des cartes, des jumelles XXL et, un beau matin, au son de la fanfare spinalienne, drapeau en tête, les plus hautes autorités locales médaillées de frais, évoqueront leur soutient, leur concours et ne manqueront pas de vanter le travail d’un seul homme, un certain parallélisme pour ne pas dire une parallélosité avec celui d’un fameux facteur, le consul de Belgique naturellement, la reine des jonquilles venue en Dauphine, le curé en vélo, une équipe de plongeurs des pompiers de la rue Vitu, une foule de faux amis, tous venus assister au baptême de l’oiseau devant une foret de caméras taguées BFM, TF1, FR3, Thalassa et  plus encore d’Iphones tendus à bout de bras pour partager sur Facebook. Alors seulement, JM, tu pourras t’en aller franchir les premières écluses sans te retourner pour ne pas voir tous ces Charlots et, sur les visages tristes de tes amis restés discrètement à l’écart, nos yeux rougis par les larmes.

Au boulot camarade ! 2017, c’est déjà demain …

Marius (P Freynay) devant son tour dans "César" de Pagnol

Marius (P Freynay) devant son tour dans « César » de Pagnol

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à l’intérieur du navire

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de la théorie à la pratique au dessus du puits de dérive

JM et Nono devant le tour

JM et Nono devant le tour

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la théorie des quanta

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L’Albatros sous un ciel bleu de plastique

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La théorie des quanta