Le sacerdoce


Avant d’aller plus avant dans la construction de l’ Albatros, revenons sur l’homme. La construction d’un tel ouvrage suppose, dès le début, une abnégation tel un sacerdoce. L’unique objet de préoccupation est et sera le bateau, ce qui le conduira à un isolement quasi total. Son domaine est la maison où il étudie, conçoit, dessine, confectionne et planifie et le jardin qui petit à petit se transforme en véritable chantier naval. La taule est entreposée là où naguère poussaient salades et haricots verts, parmi la cornière, le sable et la peinture, le four pour fondre plomb et aluminium, le pont roulant sur ses rails, les spots d’éclairage et la bâche de protection. Depuis longtemps plus aucune plante ne se risque à y pousser sauf bien sur quelques mauvaises herbes qui rappellent qu’on ne se trouve pas ici sur un domaine industriel.
Adieu amis et voisins, adieu causeries futiles, voyages au soleil sous l’azur des pays chauds, sorties ou rencontres, théâtre, cinéma, expositions ou simple balade. Il ne quitte son antre que pour aller chercher de quoi se nourrir ou nourrir le chantier. C’est un travail de tous les instants, intellectuel ou physique. Il pense chacune des pièces, l’imagine, la dessine, l’étudie, la modifie puis la conçoit entièrement dans le sous-sol atelier. Là aussi c’est le capharnaüm. Les outils, les chutes de matériaux, les « ratés », les plans ainsi que tout un bric à brac à la Prévers témoignent d’une activité frénétique.
Plus de quatre milles heures de cogitation et de travail pour une (auto) satisfaction intense lorsque, après une journée ou une année d’efforts, l’objet, la chose est devenue concrète et parfaite à ses yeux. Et pas seulement aux siens car les experts en construction navale se déplacent pour apprécier le travail et inspecter les soudures. Après deux visites les inspecteurs venus tout spécialement de Rouen émettront un avis favorable tant sur le respect des dimensions que sur la qualité de la réalisation.
Plus de voyages urbi et orbi mais un replis sur le projet, un recentrage monastique qui lui permet et lui impose une ouverture vers d’autres connaissances techniques, mécaniques, architecturales et législatives. C’est un autre enrichissement, c’est la valeur ajoutée intellectuelle, l’acquisition du savoir faire, la compréhension de certaines disciplines jusqu’ici ignorées. Sous un aspect externe régressif, c’est le contraire de la paupérisation qui ne sera flagrant qu’une fois l’œuvre accomplie. Jean-Marie est un bâtisseur de cathédrale d’un nouveau genre. Mais y serait-il parvenu sans l’implication totale et sans restriction de sa compagne ? Certes non car un tel projet, l’ambition hors du commun que sont cette aventure ne peuvent se concevoir sans l’entière adhésion de sa partenaire de vie et de construction, avec tout ce que cela implique de renoncements, d’efforts et de sacrifices. Ce partage est magnifique, transcendant, vital. Sans lui c’est le naufrage assuré avant même la première soudure. D’ailleurs ils ne sont pas légion à se lancer et continuer dans cet effort. Jean-marie et sa compagne sont les seuls vosgiens à mener l’aventure. Dix ans plus tôt, un professeur de Vecoux à mis sur l’eau une vedette fluviale qui est basée au port d’Épinal. Depuis, rien ou personne plus exactement. Allez faire comprendre à madame que les robes, les sorties ciné, les restaurants et tout le reste c’est fini ! Pour une vague promesse d’iles sous le vent, de plages immenses et désertes, de baleines chantantes, de couchers de soleil sur le clapot du pacifique. Cela dans quinze ans ! Elle vous dira qu’elle n’aura plus la taille ni l’envie pour se promener nue sous le soleil des tropiques, qu’elle sera sans doute atteinte de quelque maladie lui interdisant de s’éloigner à plus de deux milles de toute côte et que pour rêver il lui suffit de : la coiffeuse, l’esthéticienne, l’aqua-gym, les Ducs de Lorraine, 150 ml de Chanel 5, Dior, Aubade, les Dieux du stade, etc la liste n’est pas exhaustive, tu as le choix chéri …
Bientôt l’Albatros sera mis à l’eau, alors Jean-Marie aura sans aucun doute une pensée pour ce gamin de cinq ans qu’il était et qui demanda (allez savoir pourquoi ), sur les bords du Rupt dont l’eau servait à refroidir les transformateurs du poste de Void dont son père était le gardien « comment aller sur l’eau ? » et le collègue du papa de répondre « tu vois cette caisse en bois ? Tu mets du goudron sur l’extérieur et c’est bon !… » Cette homme ne savait pas qu’il plantait une graine, que celle-ci mettrait cinquante ans à germer et dix de mieux à se muer en Albatros

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