Toute une vie


Ça a commencé à l’age de cinq ans … il en a bientôt 70 et c’est toujours vivant en lui, plus que jamais peut-être, allez savoir, ça s’use pas les rêves.

Il allait me raconter comment et pourquoi était née sa passion qui n’est pas celle bien visible qui envahit son jardin, ni cette autre qui consiste à lire chaque jour jusqu’à deux heures du matin des littératures indigestes traitant du boson de Higgs ou du calculateur d’Anticythère, ni cette autre encore qui le plonge des journées entières dans des calculs scientifiques à faire pâlir n’importe quel prof de maths, juste pour le plaisir, le fun, comme l’élévation de la masse du volume d’eau du lac de Gérardmer si sa température augmentait de dix degrés et dont le résultat final (1gramme) ne tient même pas compte du phénomène d’évaporation !

A cinq ans il avait le pré sentiment de la préséance de l’objet. Deux ans plus tard il partage le château arrière de la Santa Maria, avec Christphe Colomb. Il veille, attentif à chaque bruit de la « Nao » brisant la lame en écume blanche qu’accompagnent quelques dauphins joueurs. Lui aussi, un jour, il parcourrait les océans sur un bateau en bois. Il débuta aussitôt la construction de la caravelle, dans le jardin, sous les lignes électriques du poste de transformation où il habitait et dont son père était tout à la fois le gardien, le chef, l’ordonnateur, le manœuvrier, l’expert et le responsable. En 1943 il occupait déjà cette fonction lorsqu’un soir une mitraillette fit son apparition dans la cuisine à l’heure du repas ! Une équipe de bras cassés de la résistance venait faire exploser le site mais pas moyen d’en finir (le fil rouge sur le bouton noir …) Ce fut donc ce brave homme de père qui fit lui-même exploser le poste dont il avait la charge ! C’est qu’en matière de charge, même et surtout explosive, il avait eu le temps de s’initier, dans le génie, durant la retraite, faisant exploser les ponts au fur et à mesure que l’envahisseur teutonique avançait et que nos glorieux généraux débaclaient vers Vichy.

Brenda Marshall

Brenda Marshall

Neuf ans, colonie de vacances. Il dessine remarquablement des voiliers, toutes voiles gonflées comme les seins de Brenda Marshall dans « l’aigle des sept mers », film qui l’inspira. A cette époque le cinéma était muet comme ses problèmes de résistance à la pression des joints et presses-étoupe à 80 mètres de profondeur. Aujourd’hui ils lui causent bien des soucis malgré des solutions techniques envisagées sur sa planche à dessin. Il tire profit de toutes ses lectures pour enrichir sa connaissance certes, mais aussi pour entrevoir La Solution, celle qu’il validera, qui aura son « bon à tirer », qu’il mettra en œuvre. Brest, musée de la marine, le sous-marins de type Seehund, 6 tonnes de ferraille qui l’intéressent rudement et plus précisément le plan … ce plan qui est exposé juste devant ce submersible très original, plein de trucs à piller. Pas comme sur le bateau de Maurice ! Ce pauvre Maurice … Il n’aurait pas du modifier les plans, du coup le centre de gravité était bien trop haut … ça faisait rouler le navire même sur le canal. Et le moteur qui vibrait, qui vibrait tant qu’il en perdit l’hélice dans le Rhin ! Obligé de solliciter un jeune gars pour plonger et la lui remonter ! Suivre les plans, c’est la règle absolue. Des plans qu’il acquière parfois non pas pour copier le navire mais pour s’informer sur telle ou telle pièce mécanique, sur un composant, un matériaux utilisé. Que ce soit le K350, le Seehund rebaptisé S622 ou un autre sous-marin, le problème du joint ou du presse-étoupe est le même … Et le système d’écoute ? Bien entendu JM s’y est intéressé et sa documentation est nombreuse et variée. Pourquoi descendre sous l’eau si ce n’est pour écouter et voir. Espérons que, comme ces grands cétacés, désorientés, perdus, il ne finira pas échoué sur une plage déserte. Si c’est sous-marin-de-poche-allemand-s622-brestaux Seychelles … c’est pas très grave … Les grands poissons seigneurs des océans communiquent par ultra sons, se repèrent et échangent de la sorte … sauf qu’au début ils étaient peinards, ils n’avaient pas attendu Cousteau pour connaître le monde du silence. Alors sont arrivés les Jumbo de 5 000 tonnes dès les années 1950, puis ce furent les Panamax , les Aframax, les Suezmax, les Malaccamax, les Very Large Crude Carriers, Ultra Large Crude Carriers de plus de 300 000 tonnes, dans les années 1970. Les plus gros (550 000 tonnes) sont aussi les plus grandes structures mobiles construites par l’homme, les plus bruyantes avec leurs moteurs de 70 MW. Et c’est sans compter les 3 500 porte-conteneurs qui peuvent mesurer jusqu’à 400m, qui sillonnent les mers dans tous les sens, sous tous les vents, tous les temps, toutes le latitudes. Ça te fait un sacré boucan d’enfer autour du rail, qui se propage loin, très loin … et une pollution j’en cause pas ! Les saletés de moteurs géants bouffent n’importe quelle saloperie, la pire de préférence car la moins chère (sauf celle qu’une certaine compagnie pique directement dans la marchandise transportée, bien entendu …) Et ils te balancent dans l’atmosphère leurs micro particules noires et dans la mer la merde des cales en dégazant à tout va pour libérer l’eau des ballastes. Du coup, double jeux de pollution qui contribue, et pas qu’un peu, à la fonte des glaces. La fonte de la banquise arctique va offrir très bientôt de nouvelles perspectives … elles vont devenir accessibles… et donc permettre l’ouverture de voies maritimes commerciales qui raccourciront les distances entre l’Europe ou la côte Est des États-Unis et l’Asie ce qui entraînera des économies de carburant et de salaires des équipages. Plus je pollue, plus je gagne …
On ira aussi pécher une ressource nouvelle, sans autre objet que le profit, pas pour nourrir la planète, non, juste pour que certains qui sont déjà immensément riches le soient un chouïa de plus. (voir l’enquête CNRS)

bobetbobette le gladiateur mystèreDix ans. JM veux être alchimiste. C’est dans une BD qu’il puise l’envie : « le gladiateur mystère » paru dans le vingt-huitième album Bob et Bobette. Son père ne veut pas qu’il perde son temps à rechercher la pierre philosophale alors il lui offre un bouquin de chimie. A moins qu’il soit un peu sourd … Toujours est-il que JM lit et apprend l’ouvrage. Deux années plus tard, il est alors à Uckange, on parle allemand, le curé vient leur faire la leçon chaque semaine, le directeur cogne sévère ! JM est très doué en chimie, il sait fabriquer plein de trucs, tous les acides … Il a plein de copains italiens, polonais, maghrébins because les parents descendent dans les mines. Parmi ceux-ci, un petit algérien, Saïd lui demandera de fabriquer de la nitroglycérine ce qui était parfaitement dans ses cordes. On est en 1956 … les événement d’Algérie comme on disait alors … le petit Saïd était peut-être, lui aussi, un enfant précoce …
C’est à cet age qu’il va découvrir d’autres horizons moins barbares et plus fantasques dans l’œuvre de Jules 20 000 lieues sous les mersVernes. Très vite « 20 000 lieues sous les mers » … Il bascule avec le harponneur Ned Land sur le dos du monstre qui est un fabuleux sous-marin conçu et commandé par l’étrange capitaine Nemo. Le Nautilus, merveille énigmatique évoluant dans un monde parallèle loin des hommes. Combien de fois dans le bus qui te ramenait chez toi, les soirs d’hiver, dans la pénombre après que tes petits copains se soient endormis, bercés par le ronronnement du moteur ou tombant sous le joug de la fatigue toi seul tu voyais les fonds marins derrière les vitres embuées, les lumières éparses à côté des poignées du périscope, toi seul tu entendais le ronronnement de l’hélice, tu découvrais le passage sous les glaces du pôle nord … Alors tu vas, durant cinquante ans et plus, collectionner les ouvrages en même temps que les rêves avec toujours la même passion, la même envie tout au fond de tes yeux : construire le Nautilus, devenir Némo, entrer dans le monde étrange, parallèle oblique, aux confins de la nuit. Construire plus que partir, réaliser l’objet pas le dessein.

L’année prochaine tu hisseras les voiles cap au sud, tu prendras la mer et la mer te prendras si tu n’es pas sage. Tu iras le long de la longue route vers le Cap, avec ton amie, vous relayant à la barre et surtout à la veille car tu vas en croiser des tankers, des ordinaires et des supers et des portes conteneurs … tu auras intérêt à modifier ta route pour les éviter, quelques soient les règles. Sur mer, la raison du plus gros est toujours la meilleure. Essayes de rester invisible aux yeux charognards des pilleurs qui auront vite fait de t’aborder, te foutre à l’eau et récupérer ton bateau ! Quand tu seras à Mayotte, quand le conteneur venu de France t’aura apporté tes outils, tes clous, tes planches, quand tu auras fini ton havre et que commencera la  fabrication du Nautilus … aies une pensé indulgente pour tous ceux qui restent devant des écrans à regarder les autres vivre, rêver, partir …

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