épisode 01, la belle nuit de noël


Solange tourne la clé dans la serrure et pousse sur la porte. De plus en plus lourde cette porte … Sa main trouve l’interrupteur, la lumière pâle diffuse des ombres dans le hall, elle approche de la boite à lettres, retire les pubs qu’elle laisse tomber dans la poubelle,  à ses pieds. Pas de courriers, pas une carte, rien. Elle regarde à nouveau au fond de la case métallique puis referme la boite en tremblant. Sa main cherche maintenant la rampe de l’escalier de bois qui la mène au troisième étage.
Voyons, depuis combien de temps, combien d’années, je monte cet escalier grinçant ? Trente ans ? Non, plus .. Jules venait d’obtenir son poste à la Serrurerie Centrale .. alors .. ça doit faire quarante huit ou quarante neuf ans, juste avant la naissance d’Annie, oui, quelque chose comme ça. C’était le père, c’était Aimé qui tenait la boucherie. Elle jette un regard vers son cabas, puis reprend l’ascension. Elle accroche son imperméable, son bonnet au porte manteau puis va fermer les volets sur la nuit zébrée de neige. Assise dans son fauteuil, à côté de la fenêtre donnant sur le boulevard, elle souffle un moment. Noël, c’est la nuit de noël. Elle allume la télé, se penche pour saisir une petite bouteille de vin de noix. Mon Dieu, je l’ai ramenée de chez Yvette, c’était … elle est morte je crois, oui, elle est morte l’automne dernier, pauvre Yvette. Du buffet, elle sort un verre gravé au souvenir de l’Exposition universelle de Paris en 1900. C’est tout ce qui reste du service de maman … Dans son fauteuil, regardant sans le voir l’écran de la télé, elle boit doucement le vin de noix. Le rire d’Yvette, les blagues de Fernand, le tram, le soleil de plomb et les petits qui couraient, Jules. Mon pauvre Jules, si tu me voyais, si tu voyais ta femme ce qu’elle est devenue. Enfin ! Elle débarrasse la table, y pose une belle assiette, une serviette propre, des couverts d’argent, un verre à pied et, dans la carafe, un vin cher trouvé chez l’arabe à l’angle de la rue des martyres. Pourquoi on lui fait des misères donc, à cet homme. Il est serviable et courtois. Plus gentil que certains dans l’immeuble en tous les cas. Dans son assiette, la tranche de foie de veau de la boucherie d’Aimé, enfin, de son fils. On allait y acheter la dinde, avant … tout le quartier s’y pressait. Et ce soir je suis là, toute seule, comme les autres années. Avec son travail, Annie ne peut plus venir, je la comprends, les filles non plus. Et puis il y a la neige, les problèmes pour circuler. Elles viendront dès que possible. Solange regarde sa fille Annie,assise en face d’elle, lui sourit. Elle est si heureuse de partager sa tranche de foie de veau. Elle a changé, ses cheveux ne sont plus si longs, si souples. Est-ce Amélie à sa droite ou sa sœur Sophie ? Comme elles sont devenues grandes, ce sont de jolies jeunes femmes maintenant. Non, elle ne reprendra pas de vin, merci Jean Guillaume. Toujours aussi sérieux mon gendre, derrière sa cravate. Les poches sous les yeux lui mangent le visage et la calvitie le gagne, je devine même quelques cheveux blancs et du poil dans les oreilles … et cette manie de porter une grosse montre, faut-il qu’il soit myope ! C’est vrai que ses lunettes ne le rajeunissent pas non plus ! Enfin, ils sont là et c’est le principal. Mais où a-t-elle mis les cadeaux ? Ah oui ! Ils sont dans la chambre, j’irai les chercher après le repas. Non non non, elle ne veut rien, elle n’a besoin de rien , il ne fallait pas. Qu’est ce que c’est ? Oh ! Du vin de noix … comme celui d’Yvette, la pauvre Yvette.
Bon, ce n’est pas tout, mais il faut que je débarrasse, non laissez moi faire, ce ne sera pas long.
Debout devant l’évier de la cuisine, Solange demande des nouvelles des filles, le lycée, les copains. Je suis si contente qu’elles réussissent, qu’elles soient si brillantes. Oui, je comprends, vous êtes pressés, je termine ma vaisselle et j’arrive, me voilà …

Dans la salle à manger où elle entre, une belle assiette dans la main, un verre gravé en souvenir de l’Exposition universelle de Paris en 1900 dans l’autre, la nappe blanche tombe sur les côtés de la table, les chaises sont bien rangées, la bouteille de vin de noix est restée ouverte. Solange la range dans la petit buffet bas. Elle se pose dans son fauteuil, une larme coule sur sa joue qu’elle s’empresse d’essuyer. Comment sont mes petites filles ? Sophie était bébé quand elle … la reverra-t-elle un jour seulement ? Et sa sœur ? Aime-t-elle toujours les chocolats ? Et toi Jules, toi. Au moins je sais où tu es, je sais pourquoi tu ne réveillonne pas avec moi, mais eux, mais elle, notre fille ? Dis moi, pourquoi …

2 commentaires pour épisode 01, la belle nuit de noël

  1. Le Lagon Bleu dit :

    Beau début, (et triste!) j’ai hâte de lire la suite ! J’ai vu que tu avais aimé l’un de mes articles, c’est très gentil de ta part, j’en suis très contente ! Bises ☼

    • bizber dit :

      L’image est belle, sans … artifice !
      Attention à Solange, elle est parfois étrange. Je vais bientôt publier une nouvelle mésaventure …

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