épisode 11, … Je me fais gâter le matou !


Était-ce une plage ? Oui sans doute. Elle sentait l’iode et le sable soulevé par le vent, elle entendait s’écraser les lames grises en écume moussue et les cris des goélands et le cliquetis métallique des anneaux et cordes sur les mâts dressés et le claquement des drapeaux et les exclamations des enfants. Elle ouvrit des yeux fatigués et les refera vite, éblouie par la lumière du soleil bas. C’était bien une plage, large trait d’union entre deux mondes qui s’attirent et se rejettent inlassablement. Elle posa sa main en visière et tel un indien guettant les tuniques bleues, son regard balaya l’endroit autour d’elle. Une vaste étendue de sable brun, des rides lumineuses en reflets arc-en-ciel bordaient l’ourlet noir qui s’écrasait mollement et finissait en dentelle puis refluait en cascade de galets. Elle chercha un instant le couple, celui qui marchait de la dune vers la mer en se serrant bien fort pour résister aux aléas de la vie, celui autour duquel un chien courrait, celui qui avançait en cinémascope. Elle lâcherait ses cheveux au vent, tomberait au sol et lui filmerait la scène puis la rejoindrait, les souvenirs de ce premier week-end d’amants libres bien au chaud dans la carte SD 4Go.
Solange releva la couverture sur la poitrine, tourna son regard et aperçu Elanore au bras de José.

  • on a préféré te laisser faire la sieste lança-t-elle dans un sourire éclatant et un manteau au col relevé.

Ces jeunes là avaient quelque chose d’étonnant pensa Solange, des jeunes gens qui allaient en amoureux sur les rivages normands, dans un hôtel luxueux de la côte et qui entraînaient dans leur sillage moqueur et gai une vieille femme comme elle ! Elle eut une pointe de chagrin qui lui transperça soudainement le cœur. Des voisins devenus intimes alors que sa fille, ses petites filles étaient indifférentes, étrangères et lointaines. Elle eut aimé que ce fut sa petite fille qui la prenne par la main hier, sur le quai de la gare, l’aide à s’installer cependant que José calait les sacs de voyage dans le casier du TGV. Ils parlèrent du spectacle vu la veille, au casino, commentèrent les prestations des artistes.

  • Juliano Harva n’est plus ce qu’il était, je vous le dis mes petits. Je l’ai vu en 63, il était mince avec une chevelure brune, des yeux noirs perçant, une voix ! Mon dieu … quelle voix, les femmes tombaient comme des mouches !
  • Je trouve qu’il chante encore bien, vu son age
  • mais ma petite, repris Solange en prenant le bras de la jeune femme pour y appuyer sa marche et ses mots, si tu l’avais connu avant, tu serais tombée amoureuse comme nous toutes ! Une sorte de Tino ou de Dario Moréno avec ce qu’il fallait où il fallait. Un homme, un vrai.
  • en tous les cas, aujourd’hui ton Tino macho fatal a l’air de préférer les sucreries aux froufrous … Moi qui ne suis pas mince – Elanore lui adressa un sourire en coin signifiant que c’était ainsi qu’elle l’aimait, son nounours – merci chérie, et qui apprécie la belle dentelle, je fais le quart de son poids !
  • Tu ne lui arrives pas à la cheville José. Même chauve et ventru, son regard reste celui du séducteur de ma jeunesse. Par contre la jeune femme que l’on a vu après Juliano, comment s’appelait-elle ? Je l’ai déjà oublié
  • Émeline ! Répondit José
  • ça, je me doutais que tu avais la réponse ! Elle ne t’a pas filé son 06 ? gros porc … et ce qu’elle chantait en plus !
  • C’était de Colette Renard ! Une grande vedette … que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître certes.
  • Ben c’était osé ! Que c’est bon d’être demoiselle, Car le soir dans mon petit lit, Quand l’étoile Vénus étincelle, Quand doucement tombe la nuit, Je me fais sucer la friandise … Elanore éclata de rire
  • oui, je te l’accorde, c’était quelque peu frivole … Je me fais gâter le matou ! …riait Solange toujours agrippée au bras d’Elanore
  • et pour finir, vous vous souvenez de la fin ? Questionna José
  • je m’en souviens très bien mon amour ! Ce que je fais le jour durant
, Oh, cela tient en peu de lettres, Le jour, je baise, tout simplement
  • moins fort ! Gronda Solange
  • mais Solange ! C’est de ta copine Colette Renard ! C’est pas du cul c’est de l’art ironisa dans un éclat de rire la jeune femme qui se lovait maintenant dans les bras de son nounours
  • le tout dit par cette grande bringue d’Émeline, assez jolie, j’avoue qu’elle a eu son moment de gloire.

Ils approchaient de la marina, le vent redoubla. Bien au chaud derrière la véranda du café restaurant de la marine, Solange racontait combien elle aurait aimé voyager avec son Jules, prendre un beau grand bateau blanc et partir loin derrière l’horizon. Combien de fois en avaient-ils rêver, le soir devant des magasines, des publicités ou thalassa sur FR3.

  • tu n’es pas la seule à rêver de voyages lointains, Solange ! Et si tu veux, je te raconte l’histoire d’un employé devenu l’ami de mon père : Joan-Maria Homélia qu’on avait baptisé « si-si »
  • allons bon ! Séance rétro Solange … commenta Elanore en finissant son thé.
  • Dés sa plus tendre enfance il s’intéressa à la mer, aux bateaux et plus encore aux navigateurs. C’était l’homme-à-tout-faire du domaine. Il fallait toujours avoir un œil sur lui car ses idées menaient souvent au carnage. Bref, il lui pris l’idée de construire un bateau, à plusieurs centaines de kilomètres de toute rive. A l’heure de la retraite il y consacra toute son énergie, tout son temps, tout son argent.
  • Quel courage !
  • Bientôt, au milieu de la cour de sa petite maison de gardien, se dressa une coque. Plus le temps passait, plus le dériveur prenait de l’allure et plus « si-si » vieillissait. Je me souviens parfaitement avoir vu ou plus exactement découvert le bateau lors d’une visite, ne croyant jamais qu’il était capable de réaliser pareil entreprise.
  • Et alors, questionna Elanore en venant se lover contre José
  • alors, c’est simple, il a plus voyagé sur la terre ferme, a construire son rêve que nul autre marin.
  • Mais est-il parti ? A-t-il chevauché les alizés ? Demanda Solange
  • qu’importe ! Je vous le ferai connaître un de ces jours, à vous deux. Pour le moment je vous propose de retourner à l’hôtel. J’ai une énorme envie … de fruits de mer ! Pas vous ?

Devant le plateau surchargé d’huîtres, de coquillages de toutes sortes, de crabes et autres crustacés, Solange s’imagina sur une lointaine île, entourée de vahinés ondulant sous les cocotiers au bord d’une plage déserte où des pirogues échouées abriteraient du soleil des pécheurs endormis. Chabada bada chabada bada la musique de Francis Lai tournait dans sa tête comme un manège. Ces deux jeunes en face d’elle étaient-ils la métaphore de son passé ? 1966, un homme, une femme. Elle aurait tant aimé que ce fut elle sur la plage. Elle sourit et leva son verre de vin. C’est vrai qu’il n’est pas nécessaire de partir pour voyager conclut-elle.

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