épisode 12, de la choucroute dans la tête


Elle avait osé l’appeler et il n’avait pas dit non, deux de plus c’était rien, si bien qu’elle y était allée avec ses jeunes amis du quatrième. Lorsqu’il l’aperçu, il leva le bras comme un sémaphore et se dirigea vers elle. Il semblait sincèrement ravi de revoir Solange et de faire connaissance avec le couple qui avançait timidement vers lui, l’auteur vedette, celui que les télés s’arrachaient pour ses bons mots et son esprit. Le théâtre était plein pour la première de sa pièce. Il l’avait écrit tout spécialement pour la troupe d’amateurs du quartier lesquels angoissaient en coulisse. Barnabéo invita Solange et ses amis à prendre place, il les rejoindrait après être allé rassurer et conseiller une dernière fois les acteurs.

Allaient-ils trouver une table dans la brasserie encombrée de couples adultères, de voyageurs de commerce, de bandes anniversairisantes, de supporters de foot yeux glauques rivés à l’écran géant ou de solitaires soliloquant ? Barnabéo y avait ses habitudes, le patron avait réservé la « salle du fond ». Solange du s’assoir à sa droite et Marianne le premier rôle de sa pièce, à sa gauche. Il était tout sourire et félicitait encore les uns et les autres. Le succès était au rendez-vous. Rire, avait-il commencé, c’est oublier ! Voilà pourquoi il faut rire … mais pas de n’importe quoi et surtout pas avec n’importe qui ! Puis, alors que la table s’était garnie d’amis, d’acteurs et techniciens, il se leva et demanda le silence, juste un instant précisa-t-il. Merci à vous tous qui mettez une voix, un geste, une lumière sur mon texte. Merci à vous mes amis de croire que l’art n’est pas réservé à une élite, mais tout au contraire est universel. Tous ceux qui enferment l’art sont des marchants … Merci particulièrement à toi Marianne, pour habiter Josépha et à toi Robert sous les traits de Melchior ….

Solange n’écoutait plus, son regard arrêté sur Robert, elle eut un sentiment étrange, cherchait d’où cela provenait, observait le gros homme débonnaire à l’accent du sud qui imitait si bien Galabru. Il finissait son pastis et essuyait son front avec un large mouchoir lorsqu’il croisa son regard. L’homme lui sourit, s’inclina en un salut poli. Le flic ! Celui de son rêve … le mangeur de couscous ! Comment était-ce possible ? Elle chercha Barnabéo du regard, mais en tribun de comices agricoles ce dernier parlait sans fin. Elle se tourna vers Elanore et José. Celui-ci était en grande conversation avec Josépha alors qu’Elanore papotait avec son voisin. Melchior ne quittait pas Solange des yeux comme si lui aussi l’avait reconnue. Que savait-il ? Elle se forçait à sourire pour masquer son trouble. L’homme se pencha à l’oreille de sa voisine qui la dévisagea ensuite l’œil inquisiteur. Puis elle fit oui de la tête, se leva et disparu un moment. Quand elle revînt Melchior s’informa auprès d’elle, sembla rassuré et ravi. A nouveau Melchior lui adressa un sourire doublé d’un salut respectueux ou narquois, elle ne su. Son voisin, le plus jeune acteur de la troupe, lui fit quelques compliments qu’elle retourna et accompagna de félicitations. Il semblait très honoré par ses paroles d’encouragement et lui demanda quelques conseils. Elle se contenta de poser sa main sur celle du jeune homme et recommanda de rester lui-même. Les yeux du jeune homme brillaient, il passa sa main dans les cheveux d’un geste machinal pour tromper son émoi. Plus loin, la jeune femme aux traits masculins lui rappelant les garçonnes d’une autre époque, lui avoua être très honorée de jouer devant elle. Elle ajouta que les meilleurs sont souvent les plus modestes et qu’elle en était la preuve, l’incarnation, que son tallent auréolait son visage, qu’elle ne trompait personne sur ses qualités humaines, que l’on devinait immédiatement.

Elle aurait tant aimé que ce grand benêt de Barnabé (il lui revînt qu’à quinze ans elle l’appelait ainsi) vienne s’assoir, termine le discours qui ne va durer qu’un instant. Le brouhaha s’amplifiait, les conversations s’entremêlaient, les rires fusaient et les verres s’entrechoquaient. À l’autre bout de la table elle regardait avec malice l’homme aux tempes grises, petit, mince, nerveux, ajustant son nœud de cravate toutes les trente secondes. Qu’il était rigolo sur scène avec ses mimiques, ses gestes saccadés d’excité branché sur le secteur. La jeune femme à l’allure de garçon se pencha vers Solange alors que le jeune voisin s’était éclipsé, elle caressa le bras de Solange lui avouant qu’elle eut aimé avoir une grand-mère comme elle. Elle n’avait pour toute famille qu’un père ancien champion de bodybuilding reconverti dans la peinture abstraite. Il ne peignait, disait-elle que des chats, enfin il prétendait que c’étaient des chats car elle n’y voyait que des formes à côté d’autres formes. Sa peinture se vendait … Elle aimerait lui montrer quelques toiles du maître un de ces jours. Solange accepta sans entrain. Puis la garçonne se tourna vers le petit homme aux cheveux gris qui animait le bout de table et oublia Solange. Les garçons arrivaient avec les plats et commençaient à servir. Ce qui eut pour premier effet de faire taire et assoir Barnabé et de déclencher une exclamation de satisfaction devant les assiettes de choucroute garnie. Les conversations diminuèrent d’intensité, remplacées par le tintement des couverts. Avant le dessert certains quittèrent la table pour aller fumer à l’extérieur en grand péril de chopper la grippe. La garçonne suivait Elanore, elle même devancée par José et Melchior. L’heure avançait et la fatigue s’installait dans les reins et les jambes de Solange. Barnabé avait été un compagnon attentif, un voisin exquis et délicat. Elle demanda, profitant qu’il n’était plus en face d’elle, qui était cet homme charmant au fort accent méridional. Barnabé lui avoua qu’il ne le connaissait que depuis peu mais l’appréciait beaucoup. C’était un commissaire de police qui venait décompresser en jouant des rôles de boulanger ou de bandit marseillais. Il avait, disait-il, un flaire imparable, comme l’avion renifleur de Giscard, en mieux, grâce auquel il pouvait, rien qu’en croisant un individu dans une réunion ou lors d’un repas, savoir si celui-ci ou celle-là avait ou non quelque chose de malhonnête à confesser avant d’aller communier à la messe du dimanche. Mais voilà justement que le gros flic revînt, fit signe à Barnabé l’invitant à le rejoindre. Solange sentait la sueur froide couler dans son dos alors que les deux hommes disparaissaient derrière la porte. Elanore entrait au même instant, avec à son bras, collée comme une moule sur le rocher, la garçonne qui lui parlait à l’oreille. Derrière elles, José suivait l’acteur rigolo qui mimait de Funès pour la grande joie de tous. Un homme aux bacchantes gauloises faisait le tour de table et flashait tous les invités, seuls ou en groupes. Lorsqu’il vînt aux côté de Solange, il demanda poliment s’il pouvait se permettre, que ce n’était que pour sa collection personnelle et pour illustrer le blog de la troupe. Perdue dans ses pensées, elle ne répondit pas et le gaulois s’excusa.

Barnabé revînt près d’elle, visiblement gêné. Il lui demanda si elle passait une agréable soirée, si elle ne regrettait pas la gloire évoquée il y a peu ensemble. Elle haussa les épaules et sourit doucement ne pouvant masquer totalement son trouble. Barnabé la rassura, lui dit que tout irait bien, tout irait bien insista-t-il. Puis il lui dit dans la creux de l’oreille : les gens sont ce qu’on veut qu’ils soient, il suffit de les habiller pour … La vie est le vrai théâtre. Il faut jouer le rôle que la vie ou les circonstances nous imposent. L’habit fait le moine, aujourd’hui plus que jamais. La société est superficielle, tout en apparence. Pour s’en sortir nous jouons le rôle qu’on veut nous voir jouer. Ou alors on s’en va sur une ile déserte, dans son petit appartement du troisième … facile pensa-t-elle.

Melchior Robert commissaire de police entra dans la salle et demanda le silence. Solange fondait sur son siège. Il annonça qu’il y avait ici, dans cette salle, une personne que lui, de par son métier, avait reconnu, dont il avait percé l’anonymat. Nous savions tous qu’une telle personne pouvait assister à notre spectacle, (il fit un clin d’œil à Barnabéo) se confondre dans l’assemblée. Mais nous ne sommes pas aveugles, nous avons vite compris. J’ai fais faire des recherches et je peux vous annoncer (il regarda derrière lui puis revint fixer Solange) que cette personne est .. visiblement il attendait quelqu’un, il temporisait. Tous n’avaient d’yeux que pour Solange qui s’affaissait sur son siège. Enfin la porte s’ouvrit et la lumière s’éteint.

Quelques minutes plus tard on ranimait Solange. Robert était confus, il ne pensait pas que cette vedette acclamée tant de fois pouvait défaillir à la vue d’un gâteau d’anniversaire ! De son côté José essayait de comprendre, interrogeait Solange et Barnabéo qui, le prenant à part lui annonça dans un grand rire juvénile d’un ado qui vient de faire une bonne blague : Je leur ai fait croire qu’une vedette oubliée viendrait certainement ce soir, ils ont tous pensé que c’était cette malheureuse Solange !

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