épisode 13, la manif


Ça sentait bon le printemps ce matin là, avec les premiers bourgeons accrochés aux branches des tilleuls ou tombant des bouleaux, avec aussi tous ces mouvements qui emplissaient les rues, les squares, le parc Sainte Catherine vers lequel Solange se dirigeait en flânant. Elle croisait des jeunes gens qui couraient vers où, vers qui ou quoi se demandait-elle, elle qui avait tout son temps à perdre alors qu’il ne lui en restait plus autant que cela à dépenser avant le grand plongeon auquel elle songeait de plus en plus souvent. Profiter encore de la vie tant qu’elle pouvait, tant qu’elle était valide, avant que la mémoire ne s’envole, avant que ne s’évapore la raison et qu’elle soit placée dans une de ces horribles maisons pour vieux, vastes serres où végètent des légumes flétris pas les ans, blets et sans saveur, des fleurs qui fanent, des plantes qui sèchent ou se répandent en putréfaction. Elle se força à penser au printemps qui dessinait ses premiers contours, imaginer des voyages à venir, des rencontres impossibles, des émois passagers, d’ultimes chaleurs et frissons qui ne vous gèlent pas les os. Partir loin, vers des pays d’azur, vers des horizons ouverts, bleus et rouges. Un homme pressé s’excusa de l’avoir quelque peu bousculée, elle revînt sur son trottoir, quittant les plages nues où elle marchait face au vent et au soleil. Déjà l’homme avait disparu emporté par le courant, le flot toujours plus danse qui encombrait le petite rue menant à la place Goulven Kerkadafilec, foule bigarrée sous l’attraction du grand menhir chauve qui s’élevait en son centre. Le brouhaha qui résonnait depuis un moment se transforma soudain en cris et chants scandés par la multitude qui agitait pancartes et banderoles. Solange voulu faire demi-tour pour rentrer par la rue Monseigneur Nicolas mais celle-ci était inaccessible, barrée par un véhicule bleu d’où sortaient des types déguisés portant casques, boucliers et autres harnachements. Celui qui semblait être le chef lui fit signe de dégager, précisant qu’elle n’avait rien à foutre ici, que ce n’était pas la place d’une vieille folle et qu’elle serait mieux chez elle, qu’elle ferait bien de s’y rendre presto avant que ça chauffe, qu’il avait déjà bien assez avec les énervés de la place pour ne pas à avoir à gérer les égarements d’une vieille anarchiste … Elle décida de lui tourner le dos et d’aller rejoindre la foule, énervée comme une puce. Une vieille folle ! Se faire traiter de la sorte par ceux qui devraient la secourir, l’aider, c’était trop fort ! Ah, ils allaient voir de quel bois ce chauffait une vieille anarchiste, non de non ! Elle remonta la foule et se confondit dans la masse des manifestants. De quoi s’agissait-il ? Pourquoi était-elle descendue dans la rue, le poing serré dans la poche, le front plissé bien décidée à en découdre, mais contre qui et pour quoi ? Elle demanda à une jeune femme noire qui chantait le slogan du jour à ses oreilles grandes ouvertes. La femme regarda Solange, incrédule, se fit répéter la question et annonça qu’il s’agissait d’une manifestation en soutien pour les « sans papiers ». Rapidement le mot passa qu’une femme menue, sans age, à l’opposé de tous les critères des révoltés et manifestant, qu’une vieille militante était venue soutenir les étrangers sans papiers, malgré tous les risques imaginables. On vînt l’entourer, la protéger, des gros bras furent délégués pour garantir sa sécurité, des jeunes venaient la soutenir et la présentaient comme une nouvelle Louise Michel derrière laquelle les rangs se refermaient. Elle devînt vite le symbole involontaire mais convaincu de la protestation, on la plaça au premier rang de la foule qui descendait vers la mairie par la grande artère bouclée de camions de CRS. Solange fatiguait un peu mais se sentait redevenue une jeune femme. Comme en 68 qu’elle traversa sans s’apercevoir que le monde basculait, trop occupée à se faire basculer elle même par le vent de liberté qui flottait dans l’air. Là-bas au loin elle voyait son podologue, le col relevé, les mains dans les poches, en grande discussion avec un groupe d’hommes de toutes les couleurs. Ils riaient et marchaient d’un bon pas. Il doit leur dire comment cela va finir, il sait toujours tout sur tout et le reste il l’invente, songea-t-elle. Sa femme, une grande sèche rousse à l’allure sportive se pressa contre lui et leva le poing tout en reprenant le slogan. Les premières fumées lacrymo-efficaces commençaient à se faire sentir alors que le mouvement de la foule balançait et ondulait entraînant Solange dans un tourbillon joyeusement enivrant. Elle avait la sensation étrange de planer au milieu de cette foule colorée, vindicative, parfois menaçante et agitée par un roulis qui l’emmenait tantôt contre son voisin, tantôt contre sa voisine comme un manège de fête foraine. Des odeurs de saucisses grillées, de frites grasses et de barbe-à-papa pimentaient ses narines. Sa voisine noire dodue, ventripotente, toute poitrine sortie, affichait un sourire qui eut contenu un semi remorque et avalait un sandwich jambon mayo tout en pouffant de rire. Elle dansait en remuant avec l’agilité d’une gazelle un derrière de mammouth serré dans un collant noir à paillettes. Sur sa gauche, lui tenant fermement le bras d’une main large comme une raquette et brandissant une banderole de l’autre, l’homme lui jetait fréquemment un coup d’œil comme pour la rassurer. Il veillait sur elle, égérie innocente de leur revendication. Solange se sentait bien parmi cette foule de sans-papiers qui descendait dans la rue crier l’injustice et appeler à réparation. Que lui importait pourquoi elle était là, comment elle s’était retrouvée embarquée à l’insu de son plein gré dans cette tourmente, cette marée qui déferlait sur la place Etienne Narmène, face aux bureaux de monsieur le maire, protégés de cars de CRS. Son voisin auto déclaré protecteur la souleva dans ses bras puissants de bûcheron hirsute, la porta en gueulant que la baston allait commencer et qu’il valait mieux pour elle assister au pugilat de loin, et rester comme oncle Archibald : hors de portée des chiens, des loups, des hommes et des imbéciles…

Sur le chemin du retour, toute gaie encore ce cet aparté rajeunissant, requinquant comme son verre dominical de vin de noix, comme un disque de Sacha Distel, elle regagnait son appartement. C’est en passant devant la librairie Gomez qu’elle se posa la question de ses clés, puis, par nécessité de son sac à main. Elle obliqua vers la rue Fouché pour entrer dans le commissariat. On la fit monter au premier étage, pénétrer dans le bureau sombre et puant où se trouvait celui qu’elle voulait rencontrer.

Il était toujours aussi gros derrière le meuble de chêne massif sur lequel s’entassaient des milliers de dossiers, de canettes de bière vides, de boites de sardines à l’huile et de déchets de cacahuètes. De son accent toujours aussi marqué et coloré, parfumé à l’anis mouillé de deux glaçons, il l’invita à s’assoir. Il n’avait pas beaucoup de temps à lui accorder, mais entre amis, n’est-ce pas, vous voyez … Elle lui expliqua sa journée. Il se décrotta les narines.
Il n’était pas là, pas dans le bureau avec une vieille femme perdue, il était avec ses hommes, le borsalino vissé sur le crane liuisant, son arme à la main. Il faisait signe aux hommes de monter dans les véhicules et fonçait  à vive allure à travers les rues de la ville, toutes sirènes hurlantes. Ils allaient le coincer ce petit salopard, ce banditos international, ce parrain de la mafia locale. Il l’apercevait, là-bas, sur un banc public, avec sa complice. Bientôt le jeune homme était encerclé et braqué de cinquante-sept fusils à pompe. L’anneau de la mort s’ouvrait pour le laisser passer, lui, le monstre justicier, et venir se planter devant le jeune homme et sa fiancée.

Vous ne m’écoutez plus se plaignait Solange. Il l’assura que si, lui faisant par la même rater l’arrestation ! Il se justifia par le fait qu’il était préoccupé par une grave affaire qui avait eu lieu ce matin même. Lorsque Solange s’enquit de la dite affaire, il avoua s’être fait voler son tout nouveau portable par un gamin, du côté de la manif, en venant au boulot. Vous voyez !
Se redressant dans son fauteuil lustré de crasse et maculé de taches, ajustant une paire de lunettes à écailles sur son gros pif, il demanda ce qu’elle faisait ici après avoir défilé pour les sans-papiers toute la journée ?

  • c’est que justement, moi aussi
  • quoi ?
  • je me suis fait voler mon sac à main pendant la manif … et du coup, me voilà sans clés pour rentrer chez moi
  • je suis pas serrurier m’dame !
  • baissant les yeux  elle ajouta, et … sans-papiers.
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