épisode 14, c’est pas du cinoche !


Le ciel gris incita Solange à prendre son parapluie avant de quitter son modeste appartement. Elle se rendit à la Poste de la rue Thiers et glissa les enveloppes dans la fente avec le sentiment d’être délestée bien malgré elle. C’était un rituel qu’elle accomplissait depuis bien longtemps , celui de chaque début du mois, des chèques qu’elle remplissait, de la croix qu’elle faisait devant la ligne de son cahier de comptes, de l’addition en bas de page toujours suivie de l’angoisse. Combien de temps arriverait-elle à survivre ainsi, avec sa modeste pension, alors que les charges s’accumulaient, que le gaz augmentait aussi vite que le prix de la baguette de pain ou du litre de lait ? Elle n’était pas riche et ne touchait que le minimum pour vivre, la réversion de son pauvre Jules et une ombre de pension complémentaire jamais revalorisée suffiraient-ils ? Heureusement qu’ils avaient acheté l’appartement, au moins n’était-elle pas à la rue. Elle y pensait souvent en croisant sur le trottoir de pauvres gens qu’elle reconnaissait à leur allure, allant tête basse, regardant le bout de leurs chaussures, ne s’arrêtant jamais devant les vitrines des magasins. Heureusement qu’ils avaient fait cette folie d’acheter ! Elle laissait une pièce à l’homme gris à la barbe hirsute et aux ongles noirs, lorsqu’elle le voyait à côté du Superprix, assis sur son carton, son chien à ses côtés. La misère la révoltait toujours, lui glaçait le sang et elle criait intérieurement sa révolte devant le file d’attente des Restos, mais que pouvait-elle faire toute seule et sans moyens ? Quelques années en arrière elle donnait de son temps pour aider son prochain, elle accueillait dans une salle de l’association des jeunes enfants pour qu’ils fassent leurs devoirs, elle aidait les familles à remplir des dossiers d’aide de ceci, de demandes de cela. Elle était trop vieille maintenant. Elle rentrait chez elle, avançait sur le trottoir de la rue Claude François, perdue dans ses pensées, ses révoltes rentrées, ses souvenirs des petites filles qui écrivaient, calculaient, récitaient dans la salle de classe improvisée. Elle aussi marchait tête baissée, serrant son sac contre elle et s’appuyant sur son parapluie comme sur une canne. Le monde autour d’elle courait trop vite, s’enflammait trop souvent et ne se retournait pas assez. Elle passerait chez son épicier arabe et rentrerait doucement dans son refuge. Peut-être croiserait-elle Elanore et José, ça lui changerait les idées, elle les inviterait à boire un verre de vin de noix. Soudain elle fut bousculée par un grand gaillard en même temps que résonnaient des coups de feu. Alors elle se saisit de son vieux parapluie qu’elle leva au dessus de sa tête et abattit sur le type au milieu du chemin. Elle redoubla ses coups en fonçant droit devant elle tandis que l’homme tentait de se protéger, secoué de spasmes qui le pliaient en deux, il se tenait les cotes et accusait chaque coup de parapluie, semblant ni se défendre ni fuir.

  • coupez ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Qui m’a foutu cette vieille dans le champ ! Un énorme bonhomme, cigare aux lèvres, éructait au beau milieu de la rue, arrivant à grands pas sur Solange
  • un pas de plus et je vous assomme comme l’autre ! Non mais …

Alors le gros fumeur de havanes, bouffi et rougi par la colère se précipita,  bras en l’air, furieux,  puis se détourna vers la victime de Solange. Celle-ci ne pouvait retenir un fou rire, entraînant toute l’assistance dans un éclat compulsif. Solange regarda autour d’elle, aperçu projecteurs, rails sur lesquels glissait une caméra derrière laquelle Monsieur José Jovano en personne semblait hilare et radieux. Plus loin une foule de techniciens, de badauds s’agitait alors qu’une assistante venait prendre par le bras la vieille dame pour la faire sortir du champ de la caméra et l’entraîner loin du cirque des acteurs, des faux pistolets et gendarmes. Solange a à peine le temps de réaliser ce qui s’est passé, déjà la jeune femme retourne vers le ventripotent hurleur enfumé. N’était-ce pas de leur faute à eux, là-bas, si elle était où il ne fallait pas ? Mais au moins avaient-ils vu qu’elle ne se laissait pas impressionner dans un gaillard mal poli, voleur et masqué, non mais ! Elle tourna à l’angle de la rue Claude François fort agitée par le tournage du dernier film de Jovani Circonci puis descendit vers la rue Sir Bigmustasch quand elle aperçu le commissaire du quartier, toujours aussi gros et débonnaire, embaumant l’anis malgré l’heure matinale. Il lui confia qu’il n’était pas en service, qu’il avait été contacté pour de la figuration, à cause de ses talents d’acteur, vous voyez … Elle le salua et continua son chemin, toute énervée par ces péripéties.

La rue sir Bigmustasch semblait bien calme au contraire de sa voisine, à croire que toute activité avait cessé pour se transporter vers le tournage de la super production de « rien à canarder » Elle allait passer à la hauteur d’une auto dont le conducteur, qui avait laissé tourner le moteur, attendait visiblement quelqu’un. Et l’attendu surgit ! Encagoulé et portant un large sac de sport noir, il faillit renverser la vieille femme, s’en excusa. C’en était de trop cette fois ! Elle saisit derechef le parapluie qui se brisa sur la nuque de l’homme. Alors, démunie, elle fit tourner son sac à main autour d’elle comme un fronde en criant que ça commençait à bien faire avec tous ces films ! Qu’elle en avait sa claque, ras le bol ! Non mais ! Mais au lieu de s’arrêter, l’homme se précipita dans l’auto en stationnement bientôt suivi par son comparse qui poussait devant lui une Solange surexcitée ! Elle avait beau crier des « lâchez moi » gros comme Jovani Circonci, rien n’y faisait, les malfrats la coinçaient sur le siège arrière, la forçaient à se plier et disparaître sous une couverture. Le conducteur fit crisser les pneus, appuya sur le champignon nucléaire et ils se volatilisèrent.

  • t’avais bien besoin de ramener la vieille ! Criait le plus âgé
  • ben elle était devant moi, j’ai même pas fait exprès, et puis maintenant on va demander une rançon comme ça, tonton, ça va mettre du beurre dans les épinards, répondit le plus jeune
  • oh Marco! t’es pas ouf de l’appeler par son nom ? Elle va tout cafter aux queufs la vioque !
  • Mais t’es con ou quoi ?
  • Ben quoi ?
  • Tu viens de m’appeler par mon nom tête de con !
  • Putain Marco, ne m’insulte pas ! Je suis ton père, pour le cas que t’aurais oublié,  t’es un Vilenvrac et pas un « têdecan »
  • mais ferme la ! Donnes lui carrément ton 06 et ton adresse ! C’est pas possible d’avoir un père aussi débile ! Dis moi tonton, c’est ton frangin ça ? C’est Fukushima dans sa boite crânienne ma parole !
  • Calmez-vous ! Faut qu’on décide pour la vieille …

Le tonton regardait la pauvre petite chose repliée sur sa chaise, rabougrie comme un chat sortant du ruisseau, mouchant son nez et écrasant larmes sur larmes dans des hoquets ébranlant tout son être chétif. C’était pas avec son pistolet en plastic qu’il allait lui faire du mal, d’ailleurs il n’en avait nulle envie. Le problème du « que faire d’elle » était de taille malgré la petitesse d’une Solange  malingre qui pleurait dans son coin.

  • allons, dit tonton, ne pleurez plus, on ne vous fera aucun mal, juste on va vous garder un peu et puis on vous ramène
  • mais je me moque bien de ce que vous allez faire, bande de voyous ! Rétorqua Solange dans un sanglot. En attendant mon pépin est foutu ! Regardez ce que vous en avez fait !

Elle désignait le parapluie gisant à ses pieds, comme un oiseau mort, une mouette rejetée par la vague, débris  désarticulé comme un pantin explosé. Ses yeux fixaient les baleines saillantes, la toile bleue usée, déchirée, transpercée de tiges de ferrailles. Elle se moucha un grand coup qui résonna dans le garage désert puis des sanglots secouèrent sa carcasse. Le père du plus jeune arriva avec un kebab frites enveloppé dans un morceau de pain posé sur une assiette en carton. Il proposa à Solange de se nourrir un peu, elle accepta et étrangement oublia son parapluie car elle raffolait de kebab frites . Tonton se voulait rassurant, dit qu’il la ramènerait lui-même, chez elle, avant la nuit pour ne pas risquer de faire de mauvaises rencontres. Il ajouta que les rues, c’était une folie, étaient de moins en moins sures, surtout pour une vieille personne précisa-t-il. Mais il voulait, il espérait, il escomptait une discrétion, un oubli, comme qui dirait qu’elle serait allée au ciné et qu’elle rentrerait … Solange sourit, ajoutant que le film était un policier … Puis, approchant son visage ridé de la barbe de tonton :

  • combien ?
  • Combien quoi ?
  • Pour que je me taise … ajouta-t-elle tranquillement
  • ben rien, répondit tonton, médusé. Déjà qu’on a presque rien trouvé dans cette putain de banque, on va pas, en plus, vous en donner ! Ou alors on bosse pour rien nous ! Z’avez aucune moralité, j’aurais pas cru ça de vous, vous me décevez.
  • Combien dans la banque ?
  • 15 000 !
  • je savais que c’était une banque de pauvres … la prochaine fois choisissez la Banque Plinhosasse. Mon gendre a  plus que 15 000 € sur son compte  je vous le dis …  ! D’abord, pourquoi vous attaquez-vous à une banque ? Pouvez pas travailler, non ?

Elle avait accompagné sa question d’un sourire candide en même temps que son kebab de moutarde. Les deux frères racontèrent comment ils avaient été licenciés, économiques précisaient-ils, comment ils galéraient pour trouver à nourrir leurs petites familles, exclus qu’ils étaient depuis si longtemps d’une société qui ne voulait plus les voir, relégués dans des quartiers de honte, de trouble, d’oubli, des quartiers poubelle sur lesquels les politiques et tous les autres maintenaient le couvercle bien fermé . Quand il n’y a plus d’espoir, plus d’horizon autre qu’un grand trou noir, quand on a plus de quoi mettre de diésel dans le réservoir, de pneus aux roues et qu’en plus les flics te collent une prune pour ça, comment tu trouves du fric pour payer ? Comment payer l’assurance de l’auto pour aller chercher du boulot ? Avec quoi payer le ticket de bus ? Sans compter que l’EDF faut quand même la payer ou alors on vous la coupe … Ils racontèrent longtemps la descente vers la fange, jusqu’à devoir jouer les pieds nickelés dans une succursale du Crédit Postal et Solange les écouta, les compris. Quand la nuit commença à descendre, les lumières à briller sur la ville et ses boutiques, ses stations de taxis, ses ronds-points, ses centres d’affaires, ses cinémas, Solange demanda à être ramenée chez elle. C’est Marco qui la raccompagna, ouvrant la portière, l’aidant à descendre de l’auto, lui prenant le bras pour la soutenir et traverser la rue, composer le code et la laisser monter, enfin vers son deuxième étage. Il croisa José sur le seuil de l’immeuble et disparu dans le mouvement perpétuel de la ville .

  • Alors comme ça on se fait raccompagner par un jeune homme ! lança José, arrivé à sa hauteur
  • Bonsoir José, je viens de passer un journée … exceptionnelle … il faudra que je vous raconte ça, à toi et à Elanore. Mais pas ce soir, je suis épuisée !
  • Qui était-ce ?
  • Lui ? C’est Ribouldingue …

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