épisode 15, les longues nuits


Mais quelle idée avait-elle eu ! Depuis, son passé remontait chaque nuit  en vagues glacées qui l’emportaient loin du sommeil, comme pour la punir …

Elle s’était faite oubliée depuis des années sur le haut de l’armoire, personne n’était venu la déranger là où elle dormait tranquillement, sous la poussière des ans et voilà qu’au milieu d’un après-midi comme les autres, sans qu’il y ait eu un orage, une canicule, un raz de marée ou un tremblement de terre, sans que rien ne se soit passé d’extraordinaire dans l’appartement de Solange Noire, une main aux doigts fins et osseux, presque crochus l’avait d’abord tapotée puis poussée, puis tirée, basculée et enfin soulevée. Elle avait chuté et répandue son contenu sur le parquet de la chambre à coucher, entre les pieds de l’armoire, du lit et ceux de Solange, bien à l’abri dans leurs charentaises. La boite à chaussures qui (on apercevait encore vaguement le dessin sur le couvercle) contenait une paire de hauts talons à pointe du temps où l’on allait danser dans les guinguettes, le dimanche après-midi et qui fut transformée en abri discret, en nécropole, en oubliette dans laquelle se desséchaient comme les feuilles d’automne, les lettres d’amour, les lettres de chagrin, les lettres de rupture, la triste boite aux couleur oubliées du temps perdu gisait là, à ses pieds. Un petit ruban rose serrait encore une liasse d’enveloppes ternies, des papier pliés où on voyait une écriture liée dessinée à la plume avaient glisser jusque sous le lit. Solange se pencha et ramassa chacun d’eux, les rangea dans la boite, referma la lumière et la porte de la chambre.

Dans son fauteuil, près de la fenêtre, le carton sur les genoux et les lunettes au bout du nez, elle entrepris une tragique remontée dans le temps, au pays de ses souvenirs. Le voyage était laborieux car il lui fallait retrouver une chronologie mise à mal après la chute et la dispersion des feuillets. Pour cela il lui suffisait de chercher la date souvent en haut à droite de la page et quand elle n’y figurait pas, lire les première lignes qui étaient déjà les premiers coups de griffes.

La liasse d’enveloppes roses qu’elle porta à ses narines conservait, malgré les décennies de purgatoire, le parfum de sa jeunesse, elle cru reconnaître l’odeur du jasmin. Il la lui avait rendue peut avant d’épouser la fille du garagiste, elle avait compris plus tard, trop tard. Elle voyait les auréoles violacées laissées par ses larmes séchées sur le papier. Les autres feuillets étaient destinés au père de sa fille mais il y avait aussi des lettres d’Annie depuis la colonie de vacances ou de chez son grand-père en juillet.

Elle se retourna encore une fois dans son lit. Le sommeil l’avait abandonnée depuis plusieurs nuits, depuis la lecture des lettres oubliées. Elle sentait combien ce qui lui manquait depuis si longtemps, depuis des années et même des siècles était aussi simple que le jour naissant : aimer. L’amour qui se lit dans le regard de l’autre, dans la caresse, dans la voix. L’amour que l’on offre au réveil, que l’on chante à midi, que l’on berce le soir. Elle se sentait sèche comme son ficus à côté de la télé.

Annie était une douce enfant sage et appliquée, rieuse, gaie. Elle entendait encore le son de sa voix quand elle rentrait de l’école en chantant dans les escaliers ou appelant pour annoncer sa bonne note en récitation. Puis elle voulait absolument réciter la fable apprise et prouver que la note était méritée. Solange lui préparait un goûté, elle était heureuse de ce simple bonheur de vivre et voir grandir sa fille. Le soir Jules faisait réviser les leçons dans la salle à manger, riait fort et pliait les livres et cahiers que Annie emportait fièrement dans sa chambre. Elle allait lui baiser le front et Jules lui lisait une histoire ou lui recommandait de ne pas tarder avant d’éteindre la lumière. Comme ça peut être simple le bonheur. Annie avait mené des études brillantes et, devenue avocate elle avait ouvert un cabinet avec celui qui est aujourd’hui encore son mari. Se souvenait-elle des sacrifices de son père, le pauvre Jules qui, sorti de l’atelier allait faire le tapissier-peintre chez des particuliers et elle, Solange, devenue femme de ménage à la Poste centrale pour lui payer ses études à la fac de droit ? S’était-elle posée la question de savoir comment ses parents avaient trouvé l’argent nécessaire à l’achat de l’étude ? L’argent de la vente de l’appartement de mémé Gisèle n’avait pas suffit. Annie ne se posait pas de questions, elle avançait, elle mangeait tout telle une ogresse, sans s’interroger, recevant dans son bec ouvert ce qui lui revenait tel un oisillon au nid. Et puis elle s’éloigna d’eux, non pas qu’elle ne les aima plus mais elle ne souffrait pas de s’avouer venir de ce quartier, de ces gens dont elle était pourtant le fruit. Elle les renia lentement mais définitivement pour entrer pleinement parmi les amis de son mari, ses parents, sa classe sociale, dans une bourgeoisie hautaine et cruelle. C’est après avoir passé exceptionnellement deux jours chez sa fille au lendemain de la mort de ce pauvre Jules qu’elle visionna une cassette VHS. Elle avait trouvé la chose sous la télé, c’était écrit « mariage », puis la date et les deux prénoms. Solange et Jules n’avaient pas été conviés car ils s’étaient mariés comme on le faisait en ces temps de renouveau, juste eux deux, assistés de deux témoins et étaient parti pour Florence aussitôt après. Florence, c’était vrai, elle avait retrouvé la carte postale dans la boite à chaussures.

Solange était monté chez monsieur Joubert qui possédait un magnétoscope et ils avaient regardé, ensemble, côte à côte sur son vieux canapé. Elle en pleurait encore, seule dans son lit songeant à cette après-midi là.

Ça commençait par des voitures qui arrivaient devant une église. On voyait des gens en descendre, le ciel, les pavés, des nuques, des jambes. C’était très mal filmé. Puis elle vit sa fille au bras d’un inconnu âgé d’une cinquantaine d’années qui la menant à l’autel où le mariage allait être célébré. L’église était pleine de gens très beaux, avec de jolies tenues, des toilettes fines, des chapeaux, des fleurs … Monsieur Joubert croyait que seule l’émotion de revivre cette belle journée provoquait les secousses qui agitaient Solange, le visage noyé de larmes . Mais il avait aussi remarqué que nulle part on ne voyait Solange et Jules Noire … Il proposa des langues de chat avec le café noir.

Elle essuya une larme en pensant que son pauvre Jules était probablement mort de l’absence de sa fille tant aimée, si chérie et elle se retourna encore une fois dans le lit, secouée de sanglots.
Plus encore de sa fille Annie qui la méprisait, c’était d’être privée de ses deux petites filles qui lui pesait lourd comme une pierre tombale sur le cœur.

Dans les moments de tortures nocturnes que sa mémoire lui imposait, il y avait ses anciennes amoures, les tendresses refoulées, ces baisers non donnés, ces caresses évitées refusées. Pourtant, combien de fois elle eut aimé céder aux avances discrètes qui frôlaient son visage comme une brise marine, qui glaçaient ses mains et réchauffaient son ventre chaque fois qu’elle croisait … Non, elle refusait de prononcer son nom. Il lui fallait gommer l’image de son visage, de ses yeux bleus qui perçaient son âme. Ne pas imaginer la vie avec lui, les heures de bonheur, de joie, de rire, d’amour et de tendresse, ne pas le chercher là, à ses côtés, ne pas lui parler dans la nuit, ne pas caresser l’oreiller devenu visage tant aimé, ne pas pleurer contre sa joue.

Jules avait été un bon époux, certes, mais rien d’autre qu’un mari et un grand enfant dont elle devait s’occuper tout comme elle s’occupait de sa fille Annie. Le bel amant avait vite laissé la place à un bien pâle chevalier servant. Adieu mots doux, adieu tendresse particulière, adieu charme et sollicitude, attentions précieuses, regards envoûtants, espoirs renouvelés, partages consentis. Il ne lui revenait pas que son Jules eut une attention de tendresse pour elle, sauf un soir au cinéma, juste avant leur pariage.

C’était de toutes ces absences dont son cœur souffrait à regret aujourd’hui. Ne plus avoir dit « je t’aime » depuis des lustres (elle ne se souvenait plus quand elle avait dit ces mots pour la dernière fois), ne plus avoir reçu les mêmes mots depuis plus de temps encore. Elle en crevait de s’avouer depuis des lustres que ça n’arriverait plus jamais. A quoi bon survivre alors ? Pourtant elle aurait donné son âme au premier Satan venu pour échanger ces mots une ultime fois, pour partager des regards complices, des gestes simples de la vie de tous les jours mais empreints de tendresse tant qu’ils devenaient miel, une bise sur la joue plus forte qu’un baiser passionné dans la pénombre, des mains qui se quittent pour mieux se rejoindre, des passions partagées, des voyages dans la cuisine, des échanges de mots secrets lors de promenades au soleil ou dans un quelconque musée, jardin, ou bord de mer. Jamais d’hostilité, jamais une querelle, jamais un commandement, jamais d’agressivité, jamais d’ironie méchante, aucune décision non partagée, aucune envie de blesser l’autre, mais au contraire, rechercher à chaque instant le bonheur , le plaisir de celui qu’elle aime, son attention, son ravissement. Pardonner sans arrière pensée, comprendre sans condamner, entendre sans juger.

Elle aurait été cette femme aimante, discrète, enjouée, fidèle et ouverte au monde. Mais pour cela il faut être deux et Jules n’était pas celui qu’il fallait. Et aucun autre ne s’était présenté duquel elle eut espérer pouvoir partager tous ses espoirs, ses besoins d’être. Jules, elle ne l’avait jamais vraiment aimé, gardant dans son jardin secret les fleurs porteuses de mots d’amour sous un soleil aujourd’hui bien triste. Elle espérait néanmoins qu’un promeneur viendrait et qu’elle cueillerait ses mots intacts pour lui en faire tout un bouquet charmant. Ce soir encore elle pleurait sur son jardin aux milles fleurs fanées derrière lequel le soleil s’était définitivement couché. Elle ressentit un courant d’air froid qui traversa son corps chétif.

Chagrin, regret, bilan, amertume, elle ne savait mettre un mot plutôt qu’un autre sur son ressenti. Alénore proposa « déprime » et ne la lâcha pas de la semaine, la traînant jusqu’au cinéma, au théâtre, au musée, dans les boutiques et magasins, les brasseries, dans les parcs ensoleillés. Ta famille Solange, maintenant, c’est nous .. tu veux bien ? Alors Solange avait sourit, puis avait embrassé la jeune femme, des larmes coulaient sur ses joues. Bien sur qu’elle voulait … d’autant plus qu’Alénore lui annonçait un heureux événement pour l’automne.

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