épisode 02, Chinoiseries de Nouvel-an


Chinoiserie du Nouvel-an

Le trottoir verglacé et encombré de neige souillée rendait tout déplacement périlleux, occasionnant de fréquentes pertes d’équilibres qui, tel un funambule sur son fil, forçaient Solange à une concentration maximum pour la maîtrise de la verticalité et conserver son aplomb. Les chants de Noël résonnaient dans la rue parée de mille guirlandes multicolores. Là bas, derrière son fourneau, un bonnet de Père-Noël sur le crâne, un vieil homme à large moustache vendait des marrons chauds, plus loin c’était du vin chaud qu’on proposait aux badauds, de la charcuterie, de la pâtisserie, des bonnets, des gants tricotés main, des jouets en bois, des bracelets en cuir, des toques en fourrure synthétique, des gaufres et tout un bazar hétéroclite qu’on retrouve désormais dans chaque marché de Noël. Les cabanes en bois l’alignaient parmi les sapins à boules, les Pères Noël authentiques faisaient sauter sur leurs genoux des enfants crédules ignorant la fanfare d’ailleurs inaudible. Solange s’en éloigna aussi rapidement que sa démarche, peu assurée, le lui permettait. Elle quitta les lumières de la rue Kamarad Pinochet, avança un moment dans l’ombre tamisée et rassurante des étroites arcades aux vitrines des commerces bourgeois puis elle força sur une lourde porte qui s’ouvrit sur le froid sibérien du couloir menant à la galerie marchande.
Avant de pénétrer dans l’ambiance accueillante et climatisée, sonorisée, éclairée, il lui fallait passer une seconde large porte vitrée toute aussi lourde que la première. Solange s’y appuya de toutes ses maigres forces sans qu’elle ne bougea. De l’autre côté de la vitre, un sdf crasseux portant un bonnet en bascule arrière sur son crâne dégarni vînt à son aide, tira sur l’huis et tendit la main « pour manger m’dame … » Solange jeta au quémandeur un regard aussi glacial que le courant d’air qui soufflait à ses oreilles. Maudit ! Pensa-t-elle. Si c’est pas honteux … coincer la porte et vous demander la pièce ! Sale pauvre ! Mais sitôt la porte refermée sur elle, sitôt la chaleur retrouvée, dès que son pas se fut rassuré, son équilibre confirmé … elle chercha son porte monnaie dans son sac, tout au fond, en sorti une pièce qu’elle tendit au vilain qui remercia d’un « m’ci m’dam’ » en allant se caler contre la porte pour la bloquer.
Solange jeta un œil distrait sur les premières vitrines des premières boutiques. Puis elle regarda en direction du sdf toujours appuyé à la porte. C’est bien ce qu’elle pensait. C’était un malin qui avait trouvé un bon moyen de gagner quelqu’argent. Elle lui fit un petit signe de la main qu’il lui rendit d’un sourire édenté. Alors, posant son sac de commissions à ses pieds, regard riveté à celui du sans dent, elle lui adressa un puissant et significatif bras d’honneur, puis tourna les talons.
Elle entra dans la boutique France Choisir où une ravissante femme tout sourire, longues dents de jument lui souhaita la bienvenue et lui recommanda la sélection du mois et plus particulièrement, si elle pouvait se permettre « Une nuit dans le Transsibérien de Louise Bobet ». Vous verrez, c’est un cadeau idéal, pour un monsieur comme pour une dame … Solange répondit par un sourire poli et continua plus loin dans les rayons de CD, de DVD et de jeux de toutes sortes. Un livre, pensa-t-elle, ça ne peut vraiment pas lui convenir. Elle s’excusa auprès de la blonde décolorée et quitta la boutique.
En face, c’était une maroquinerie. Elle s’y arrêta, examina la devanture, les sacs de formes diverses, les couleurs variées, les tailles différentes. Qu’allait-elle acheter un sac ? Pour quoi faire ? Elle se dirigea vers la boutique suivante qui étalait à l’entrée une kyrielle de parapluies et dans une gondole voisine des ustensiles de cuisine. Plus loin étaient les arts de la table avec des baguettes, des services à saké, des tasses multicolores où des dragons plus hideux les uns que les autres se faisaient face. Un autre rayon proposait à profusion des boites en carton peint, en nacre, en bois laqué, des coffrets à bijoux, avec tiroirs, miroir et serrure … des boules de santé qi gong et encore des ceintures poutchi pouli … des encens parfumés, des huiles essentielles, des savons aux mille senteurs. Tout cela lui tournait la tête et irritait ses narines. Elle sortit plus pour échapper à l’horrible musique monotone qu’au sourire figé de l’asiatique sans age qui la suivait pas à pas. Elle dépassa l’Optique Center, la cordonnerie-clés-tampons-gravures, faillit renverser la panneau de presse évoquant la séparation tragique le Sharon Griffit et son minet « minou », ne jeta aucun regard vers la brasserie au comptoir duquel s’accrochaient d’irréductibles fidèles, traversa vers la pharmacie en snobant la banque générale et sa voisine la générale d’optique et surdité, s’arrêta un instant devant la collection de laines, pulls et autres vestes d’hiver. Elle ne savait pas, non, elle ne savait vraiment pas sur quel article porter son choix. Il y avait encore la parfumerie, les magasins de lingerie, de mode, de chaussures et pour finir la quincaillerie-épicerie-pressing.
Solange alla s’asseoir un moment sur le banc à côté du minuscule jardin d’enfants déserté. Il était déjà tard et elle n’avait toujours pas la moindre idée de cadeau ! Son regard balaya le long couloir commercial ou se pressaient des hommes vers la parfumerie et des femmes vers la pharmacie. Le vieux chinois se tenait droit à l’entrée de son magasin, bras croisés sur la poitrine menue, jambes écartées dans un pantalon trop large qui tombait en accordéon sur ses chaussures.

Une heure plus tard, elle posait son cabas à ses pieds, fouillait la poche de son manteau pour en sortir la clé de l’appartement et la faire tourner dans la serrure. Elle se dirigea directement vers la cuisine et commença sans perdre un instant les préparatifs de la fête. Le vieil homme lui avait assuré une réussite totale et des effets garantis. Ses invités seraient surpris et agréablement séduits par tant d’originalité. C’était exactement ce qu’elle recherchait : être originale, proposer une soirée différente, quelque peu fantasque et magique. Pourtant elle se reprochait d’avoir accepté si rapidement et si soudainement de recevoir son amie de toujours, Germaine, ainsi qu’un couple d’amis de son amie, Akim et Masha Vigarinho Pequenino Delacruz …
Lorsque la sonnette se fit entendre, Solange finissait d’arranger sa coiffure, elle se hâta vers la porte pour accueillir ses invités. La première surprise de la soirée fut que les Vigarinho Pequenino Delacruz avaient fait faux bon et ne viendraient pas. Une histoire d’avion manqué ou de train en retard, de robinet qui fuit ou de baignoire à moitié remplie, Germaine fut assez confuse et peu explicite. S’installant dans le fauteuil de Solange elle jeta ses souliers sous le buffet au prétexte qu’elle souffrait trop de son cor, que c’était signe de pluie pour l’année qui pointait son nez !
– T’oublieras pas de mettre ma bouteille au frais qu’on se la boive au dessert, lança-t-elle à Solange qui s’affairait en cuisine. D’un côté, Solange, c’est pas plus mal qui soiyent pas v’nus les Virago-machin-truc … on en aura plus … surtout que t’avais prévu des cadeaux pour eux, hein, Solange … que t’avais pensé à eux, pour les cadeaux … t’es pas comme ça toi, t’inviterais pas sans faire des cadeaux à les gens qu’on la faveur d’accepter de passer la fête de Saint Sylvestre en ta compagnie … Puis elle se cura le nez, s’essuya dans le napperon posé sur le téléviseur et rejoint la cuisine, curieuse et inquiète.
– Hein, Solange que t’avais pensé à les Virgopéquino ? Ben, tu sais … c’est pas graffe qui zont pas le moyen d’être des nôtres. Moi je les prendrai les cadeaux, comme ça t’auras pas fais des frais pour rien. Et c’est quoi que tu vas nous faire à manger ? Une bonne dinde, rien que pour nous deux ? J’adore … t’es folle … une cuisse chacune, ça te va ma Solange ? Je prendrais bien les deux mais faut penser aux autres qui zaiment aussi les cuisses … qu’elle causait comme ça la Germaine. Sans réfléchir, sans suite, sans arrêt. Solange lui fit quitter la cuisine et s’installer à table, lui offrit un petit verre de vin de noix et questionna
– depuis quand sais-tu que tes amis ne seront pas de la fête ?
– Ben, à vrai dire ils devaient venir, sûrement qu’ils seraient venus d’ailleurs, mais les avion tu sais … on n’y commande pas, aux avions. Des fois y décollent, et pi des fois pas … alors, on ouvre les cadeaux ?
Solange regarda autour d’elle, vida son verre
– t’es bien pressée, on dirait une enfant. C’est un peu pour ça que j’ai accepté ta proposition d’organiser un petit repas pour la nouvelle année. Tu sais que je ne verrai encore pas les filles cette fois-ci. Peut-être dans la semaine, c’est pas certain. Elles doivent skier avec leur mère … Bref, on sera que nous deux, et tu es comme une enfant qui trépigne … Attends un peu voyons ! D’ailleurs, je ne vois pas que tu aies apportée le moindre cadeau toi ?
– tu sais bien qu’avec mon dos et mes jambes, je peux rien porter !
– c’est cela. Dînons, vieux chameau !
En guise de dinde, ce fut Germaine le dindon car Solange proposa à sa vieille copine un dîner asiatique sans savoir si c’était chinois, viet ou japonais. Un mélange d’inspiration asiatique qu’elle réalisa avec soin et minutie pour le plaisir des yeux et des papilles. Sauf que Germaine n’admit que difficilement de devoir se priver de dinde dodue au profit de nems. Elle râla toute le long du repas qu’on était déjà bouffé de partout par les chinois et jusque dans nos assiettes du dimanche et jours fériés ! Mince alors, ma pauvre Solange, t’as le compact qui déboussole ! S’esclaffa Germaine, reprenant des beignets de crevettes et des sushis. Elle vida le bol de soupe vermicelle et champignons noirs et se lécha les doigts avant d’émettre un rot sonore ponctuateur. Elle se sentait repue, avachie dans sa chaise alors que Solange la regardait, consternée.
– T’as fait quoi comme dessert ?
– tu as encore faim ? Je me demande où tu mets tout ce que tu absorbes ! Dit-elle, se levant en observant l’énormité rebondie qui lui servait de partenaire de réveillon.
– ben quoi ? On a le droit de faire un petit estra c’est quand même le nouvel an, non ? Demain je fais régime ! Mais pas ce soir … alors, c’est quoi que t’as fait comme plaisir final ?
– C’est une surprise … on m’a bien recommander de ne l’allumer qu’à la toute fin, juste avant de servir …
– D’allumer quoi ? S’inquiéta-t-elle
– le petit feu de bengal ! Sur le gâteau de lune. C’est, d’après le chinois qui me l’a vendu, du meilleur effet lanca-t-elle depuis la cuisine alors que Germaine se curait le nez. Elle nettoya son doigt crasseux dans la nappe avant de se gratter entre les cuisses. On va attendre un peu que minuit sonne à l’église sainte Amélie Nothomb.
– Tu veux pas qu’on fasse une prière avant ? Se moqua la joufflue empourprée.
– On ouvrira la fenêtre à cause de la fumée …
– oui, et on va vider ma bouteille, j’va la chercher, ma bouteille. C’est du crémant du Nord …
Germaine avait rejoint Solange dans l’étroit carré de cuisine. Elle sortait toute une collection de fusées et autres pétards variés qu’elle étala sur la table. Solange lui recommanda la prudence mais elle n’entendit rien. Elle s’amusa même à porter un énorme pétard à sa bouche comme si c’était un cigare et fit mine de l’allumer … Solange se fâcha, lui ordonnant de retourner à la salle à manger, qu’il n’y avait pas assez de place pour deux, qu’elle n’était vraiment pas sérieuse, qu’elle n’aurait pas du boire la bouteille de Bordeaux à elle seule après les deux apéros, que minuit arrivait et qu’elle aurait ses cadeaux après le dessert non d’un chien ce que tu peux être gamine quand tu t’y mets c’est à peine croyable !

Germaine tituba jusqu’à la table, s’affala dans la chaise, laissant tomber quelques bombes et artifices sur la nappe souillée. Solange alla entrouvrir la fenêtre, pressa l’interrupteur pour éteindre la lumière du lustre en pâte de verre. Bravo ! S’esclaffa Germaine lorsqu’elle aperçu le feu en cratère multicolore qui jaillissait au dessus du petit gâteau entre les mains menues de Solange. Elle voulu, elle aussi, participer à la pyrotechnie, avança la flamme de son briquet vers le feu de bengal coincé auparavant dans la miche de pain. Ensuite, elle ne se souvînt plus très bien. Il lui sembla qu’il y eut comme une énorme explosion qui la rendit sourde longtemps après l’arrivée des pompiers. Elle se souvenait surtout des couleurs et des fumées, des rouges, des bleus, des verts, tout l’arc-en -ciel défilait devant ses yeux qui piquaient, ses narines rabotées par une acre odeur, ça traversait devant, derrière, ça rebondissait contre le buffet, explosait de mille feux dans le lustre, tournoyait sous la table, l’apothéose mirifique, l’apocalypse en salon, l’irruption vésuvienne à domicile, le dragon Glaurung impitoyable crachant tous ses feux, les chutes du Niagara, le grand huit et la grande roue de la fête foraine. Et ce fut le silence.
Allongée sur un brancard que poussaient quelques soldats du feu, Solange entendit le commissaire de police qui affirmait au capitaine des pompiers :
– Ce sont ces salopards de jeunes qu’ont fait péter des fusées, comme tous les ans ! Et le plus pire c’est qu’en n’a une qu’elle s’est éclipsée pour finir par passer par la fenêtre ouverte des mémés du deuxième qu’elles regardaient tranquilles le feu que m’sieur le maire y fait tonitruer tous les ans sur le champ de mars !
Le capitaine en resta bouche bée. Tant de savoir et de logique déductives dans autant de graisse avinée, ça méritait le détour ! Il salua et quitta les lieux.
Solange leva les yeux au ciel, déconfite puis jeta un regard vers Germaine qu’elle aurait assassinée si la pauvre n’était pas si amochée, le visage noirci, le cheveux ébouriffé, la lèvre fendue, rougie de sang séché, l’œil mi clos, perdu, le regard hagard, la robe en lambeaux.

L’année de dragon débutait sous les meilleurs hospices …

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