épisode 03, la ruine !


Elle n’en revenait toujours pas ! Comment avait-elle pu lui faire ça, cette vieille carne ! cette vieille peau d’outre flétrie et puante, cette face édentée, cette énormité, cette usine à lait, cette tartinée de peinture aux œillades mesquines, cette dévergondée, pipelette, commère, concierge, marchande de poissons … Solange vilipendait Germaine tout en rinçant les trois tasses dans son évier de cuisine. Elle l’aurait voulue au cimetière des ennuyeuses pour ne pas  dire des emmerdeuses. Quelle déconvenue lorsqu’elle ouvrit sa porte à Fernand et découvrit sa très chère, très bonne amie Germaine, tout sourire sous son bonnet  de poils difforme qui cachait une coiffure fraichement repeinte en rose fuchsia avec une teinture de chez Monoprix. Elle tendait  en bout de doigt une petite boite ficelée. Prétextant n’avoir su que choisir, elle avait acheté trois gâteaux. Mais oui ! elle me prend vraiment pour une idiote ! trois gâteaux, un pour elle, un pour moi et un pour Fernand ! L’arabe avait parlé, tout le quartier était informé de la visite du vieux facteur. Elle n’a su résister à la tentation, se sentir écartée, ignorée. Sa bonne, sa chère amie … Vieille vache !
Ses mains tremblaient en essuyant les petites cuillères qu’elle posait  ensuite nerveusement sur le plan de travail. Elle se voudrait Super mémé, revêtue de sa cape rouge feu, le poing tendu elle s’envolerait par la petite fenêtre de la cuisine, monterait droit comme une flèche, une fusée, évitant de justesse quelques Airbus en transit puis elle irait rasé la piste d’atterrissage et remonterait en tournoyant dans le ciel, mettrait le cap sur la rue de la motte, droit sur le deuxième étage du numéro dix-sept, basculant en piqué tels les Stukas allemands lors de la Blitzkrieg. Elle viserait la cheminée comme le fait le père Noël, pour lui amener un cadeau de son cru. Elle imaginait bien la Germaine, avachie dans son fauteuil, devant la télé. « Je suis une femme de forte taille à la poitrine proéminente, je me nourrie de gâteaux et de vin mousseux, ma coiffure est rose fuchsia, je suis une commère doublée d’une emmerdeuse, je suis ??? je suis ??? » La surprise de la grosse Germaine serait telle qu’elle ouvrirait un large bec pour hurler. Je lui  saisirais la langue et tirerais dessus  comme sur un élastique et j’en ferais un nœud !
Elle en était là de son délire lorsqu’elle posa tout son petit bazar sur la table de la salle à manger. Son cœur était gros, chargé de regrets et de rancune. Elle lui avait gâché un moment qu’elle espérait intime, discussion précieuse, riche, littérature et voyages, espoirs et envies, vœux pour l’année qui pointait son nez. Tout ce ressentiment lui pesait, lui tournait sur l’estomac chargé comme coulaient ses bras inertes sous les épaules lourdes. Elle se sentait vide, froide, transparente. Son ventre résonnait de tourments intestinaux que la déception de cet après midi raté amplifiaient, liquéfiaient, gargouillaient. Soudainement prise d’une envie elle se hâta, toutes fesses serrées vers les toilettes qu’elle atteignit hélas trop tard.
Après la douche et une petite lessive rapide, seulement vêtue de son vieux peignoir usé, elle ouvrit la porte du réfrigérateur. Du couscous ! Le réchauffer dans le micro-ondes, ce machin que son gendre avait posé, un jour, sur le buffet de la cuisine, sans autre explication qu’un « ça nous débarrasse mamie ». Elle savait qu’il fallait tourner le bouton, que la lampe s’allumait, que la caisse résonnait puis qu’un tintement avertissait. Elle posa l’assiette sur la table de la salle à manger, alluma la télé « Je suis … » T’es qu’une pauvre vieille folle qui s’imagine des choses, c’est tout songea-t-elle. « Tu peux rire, toi, la haut ! … » Mais son attention fut attirée par une odeur, … après le couscous, ça sentait … elle se pencha, regarda sous la table … « mais ça sent la merde ! » elle alla vers la chaise qui accueillit la grosse Germaine : le tapis était souillé de brun. Elle n’en cru pas ses yeux, se plia, respira et hurla : « La salope ! » Non seulement Germaine avait ruiné son après-midi avec Fernand, mais en plus elle avait marché dans une merde de chien et son beau tapis de chez Saint Maclou était tout foutu …

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