épisode 05, Elanore encore encore …


Et devant ma porte
Son regard caressant le mien
Là mon âme est morte
Dans le creux de ma main
.

Elle se leva du fauteuil, releva le bras vers l’arrière et le posa sur le petit reposoir, le disque arrêta de tourner. Elle rangea le 33 tours sans même un regard sur la pochette en vert et bleu au bas de laquelle on lisait « BALLADE POUR SYLVIE » et juste plus haut en belles lettres bleu pâle « LENY ESCUDERO ». Elle rangea le cordon qui allait vers le couvercle haut-parleur, roula le fil d’alimentation, bloqua le bras, souffla sur le saphir, rabattit le couvercle qu’elle ferma avec la pression. Elle posa le Radiola dans le placard de l’entrée, à côté des quelques vieux vinyles. On parlait fort dans la cage d’escaliers, elle entrebâilla sa porte. Des hommes en salopette rouge et grise montaient des cartons vers le quatrième et derniers étage. Elle sourit et s’enferma. Par la fenêtre elle pouvait voir le camion et des hommes qui s’activaient sur le boulevard, une sorte de grande échelle dirigée vers son immeuble, visant sans doute les fenêtres au dessus. Elle pensa qu’ils emménageaient. Oui, mais qui étaient ces « ils » ? Elle le saurait bien vite, suffisait d’attendre, ce soir au plus tard en allant porter le sac poubelle, oui, c’était une bonne idée, une rencontre fortuite en quelque sorte. Elle repensait aux deux mois durant lesquels « ils » avaient cassé les deux appartements au dessus du sien pour n’en faire qu’un. Les bruits incessant de marteaux, perceuses et autres qui résonnaient dans tout l’immeuble du matin au soir. Et cette poussière, cette saleté ! En novembre les bruits avaient cessé, les ouvriers ne montaient plus en parlant fort ou sifflant, les outils étaient remisés. Le calme revenu. Ce pauvre Monsieur Joubert ! S’il revenait, il n’en croirait pas ses yeux, lui qui a passé toute sa vie dans son petit deux pièces. Et Madame Bouchard avec sa petite famille et ses chiens. Tout est cassé à ce qu’on dit. Un grand appartement pour un couple ! « De mon temps on se contentait de peu… enfin ! »

Elle eut beau guetter, personne ne sembla descendre du quatrième ce premier soir. En tous cas pensa-t-elle, « ils » sont bien discrets, on ne les entend pas. C’est pas comme du temps du père Joubert ! Le pauvre Monsieur Joubert, il n’entendait plus rien ! Alors vlan les portes qui claquaient et sa télé toujours à fond ! Eux, « ils » semblent plus calme au moins, au point que s’ « ils » n’étaient pas là ce serait pareil.

Le deuxième soir elle alla se coucher après le film, « les gendarmes et les gendarmettes » Elle l’avait vu vingt fois sans doute. Elle ne résistait pas à regarder Galabru, son idole. Elle s’assit dans le lit et pris son livre de mots fléchés, les lunettes sur le bout du nez. « fille de Zola » en quatre lettres Nana; « obstinée » têtue ; « qui est sans fin » éternelle. Petit à petit, son attention se relâcha, elle avait du mal à se concentrer sur les définitions « arbitre du froid » elle séchait. Qu’elle était sotte, pas arbitre, mais abrite du froid : isole ! C’était bien une voix de femme qu’elle percevait, juste au dessus de sa tête, une femme qui râlait, gémissait … Ça commence bien ! Se dit-elle en revenant à ses définitions « enleva » ôta, l’autre au haut ne doit plus avoir grand chose à ôter ! « ancêtre » aïeul. C’est sur qu’à mon age, je vais pas entamer l’habanera de Carmen … c’est plus de mon age. Elle se reprit. Qu’en savait-elle puis qu’elle ne les avait jamais vu, « ils » restaient mystérieux. « Si ça vient juste c’est même pas eux » … en tous cas « ils » se démènent et pas en discrétion. « enrichit la terre » fertilise. Et bien il n’y a pas que le terre qui va être fertilisée ce soir, ma pauvre Solange. « ruralité » rusticité. Rustique comme leur lit sans doute, mon Dieu ce bruit ! Et elle qui n’en finit pas de se plaindre. « Ils » auraient du vérifier l’assemblage du lit, c’est pas possible qu’il fasse autant de bruit ! « ils » vont le casser … Tu parles d’un baptême ! J’espère que ce sera pas le 14 juillet tous les soirs ! « On dirait que c’est fini … bon, où en étais-je ? » « aide à placer » pis … pistonner, voilà, ça rentre. Pistonner ! « ils » vont pas me jouer du piston tous les soirs, ça non, va falloir qu’ils mettent un bémol. Il y en a qui sont vraiment sans gène … Pistonner, je t’en foutrais moi, du piston. Je m’en vais les pistonner auprès du syndic oui ! « désavouée » reniée. C’est sur que mon Jules il aurait voulu aussi que je … c’était pas comme avec Henry. Elle se laissa glisser vers ses souvenirs, dans les bras de son beau soldat. Henry, il savait y faire, comment qu’il lui faisait tourner la tête et sans retenue. De ces choses avec lui, des choses qu’elle n’ose même plus s’avouer, qu’elle ne fit jamais plus, qui passèrent comme des fusées de feu d’artifices dans le ciel de sa jeunesse ennuyeuse. Mais voilà que le bois de lit recommençait à cogner au mur ! Elle se demanda dans quelle catégorie « ils » concouraient, demi fond ou marathon ? Elle eut préféré le sprint. « langage des esquimaux » esquimaux, entre-acte, cinéma, caresses dans l’obscurité, baisers volés dans les allées enfumées, Jules toujours aussi timide. Elle avait du forcer avec sa langue pour qu’il ouvre la bouche lors de leurs premier baiser, puis elle avait aspiré afin que l’organe quitte la cavité buccale pour venir visiter son palais. Était-il donc niais ! Et inexpérimenté, lui le fort en gueule, Julot les gros bras, tu parles. Ils avaient attendu sagement le soir du mariage pour savoir, pour voir, elle qui était si pressée. Elle se demandait encore aujourd’hui si elle ne s’était pas mariée juste par empressement, pour connaître la chose qui ne venait pas. Quelle bêtise. Aujourd’hui les jeunes se connaissent juste de la veille et crac crac. « caoutchouc » préservatif, non ça va pas. « éructer » roter. Comme Jules, qu’est ce qu’il pouvait roter sur la fin ! « C’est pas fini là haut ! » Elle chercha ses boules Quiès, les enfonça, ferma la lumière et se tourna dans son lit, énervée.

Depuis une semaine qu’ « ils » avaient emménagé, ses soirées était un enfer. Si elle se couchait tôt, « ils » la réveillaient par les cognements du lit sur le parquet ou la cloison ou par les cris qu’elle poussait en pleine nuit. Si elle se couchait plus tard, vissant les boules Quiès au plus profond des orifices auditifs, il lui semblait n’échapper qu’un premier round. Elle se levait fatiguée, lasse, oubliant parfois de dégager ses oreilles, demeurant sourde toute la matinée, regrettant le pauvre Monsieur Joubert mort assit sur ses chiottes, quelle horreur. Elle devait réagir.

L’occasion se présenta un samedi matin. La jeune femme descendait alors que Solange ouvrait sa porte pour aller faire quelques courses dans le quartier. En vérité elle allait chez Ali comme d’habitude. Oui, elle pouvait l’accompagner, lui indiquer les commerces, aller ensemble jusqu’au marché. Solange observa la jeune femme. Un peu plus grande qu’elle, les cheveux noirs tombaient en une mèche prononcée devant son œil droit, mèche qu’elle remontait d’un geste nerveux. Son regard était barré de lunettes très larges aux verres teintés. Elle devina un petit cou, une absence de poitrine et des hanches minces. A ses doigts des bagues, sur tous à l’exception du pouce gauche. Elle avançait avec grâce et lui souriait timidement. Dans la rue Sainte Anne, à l’abord du marché, la jeune femme qui se prénommait Elanore lui prit le bras. Elles remplirent les sacs de légumes. « Je vais vous préparer un pot-au-feu, Madame Solange » avait décidé le jeune femme d’un ton qui n’autorisait pas le refus. « Je suis seule ce week-end, mon grand dadais de José est en mission et ne revient que lundi soir. » Elle dit ça d’une voix langoureuse qui traduisait déjà l’envie de retrouvailles.
Solange laissa Elanore sur le pallier du troisième, elle viendrait dans quelques instants. Juste le temps pour la jeune femme de commencer la préparation des légumes qu’elle disposait dans la cocotte minute lorsque Solange se présenta. Elle eut droit à la visite de l’appartement, les deux chambres, le petit salon, la salle d’eau comme elle n’en voyait que sur les photos des magasines, la salle à manger ouverte sur la cuisine toute équipée. Pauvre Monsieur Joubert, s’il voyait ce qu’est devenu son deux pièces … C’était sobre, deux couleurs dominaient, le blanc et le noir, partout à vous mettre une indigestion, à vous donner envie d’aller au ciné voir un péplum en cinémascope. Trop moderne pour elle, trop dénudé à l’exemple de la jeune femme qui ne portait qu’une jupette en dentelle rose pâle. Solange la croyait en combinaison ou en jupon, en dessous mais pas en jupe ! Certes non. Les filles ont des tenues étranges de nos jours songea-t-elle, comment voulez vous qu’il n’arrive pas des trucs qui font les premières pages des journaux. Avec ça elle portait des bottes ! Et un petit maillot blanc sous lequel les bretelles noires de son soutien-gorge dessinaient deux traits sur ses épaules blanches. Un éternel sourire mi figue, mi raisin éclairait son visage rond. Elle raconta comment « ils » avaient acheté les deux appartements, comment « ils » l’avaient pensé, imaginé, rêvé puis fait aménager. « Ils » pouvaient enfin en profiter . Avant « ils » logeaient dans un petit appartement du quartier Sainte Catherine, plus chic mais plus cher aussi. José gérait des grands comptes dans une banque étrangère, elle était ingénieur, « ils » ne voulaient pas d’enfant, pas pour le moment, préféraient voyager, rentraient de Rio (non, elle ne connaissait pas) où le père de José était attaché d’ambassade. Cet été « ils » envisageaient d’aller à Saint Barth (non, elle ne connaissait pas) ou en safari au Kenya ou aux États Unis, New York (elle ne connaissait pas non plus), « ils » verraient bien. Elanore sortit un album photos, montra des images d’une petite fille, sur une balancelle, à trottinette, à vélo, à cheval, en clown, en fée, en chinoise, en scène. Maintenant les albums de milliers d’images tiennent dans de petits disques, elle allait lui montrer ses dernières vacances , avec José, à Rio. Qu’elle s’installe dans le canapé, avec son verre de Martini blanc, voilà, vous y êtes ? Elle était installée confortablement, devant une télé grande comme l’écran du Palace où elle allait embrasser Jules dans l’ombre bleutée des séances du samedi soir. Elanore prévint la vieille dame que parfois elle était un peu dévêtue, que c’était la mode là bas, qu’elle assumait entièrement, que les époques changeaient et les modes avec, la libération des corps, les femmes modernes, le soleil, le Brésil, tout ça … Solange souriait sans plus. Elle regarda les images, écouta les commentaires sans fin, bu un deuxième Martini blanc avec glace, admira le charme des paysages, des fesses brésiliennes sur Copacabana, des seins menus d’Elanore et tout le reste que ne masquait qu’un mince triangle de tissu en haut des jambes. Elle fit connaissance avec son grand dadais de José, riant, dansant, nageant, buvant, assis, debout, couché. De lui aussi elle eut un tableau exhaustif et sans pudeur. Lorsqu’elles passèrent à table, Solange finissait tout juste son troisième Martini. Elanore adorait cuisiner des légumes, des bios, de saison, achetés sur un marché, c’est là qu’ils sont les meilleurs. Et pour la viande, du bio, achetée en boucherie, c’est là qu’elle est la meilleure. Rien ne valait un bon pot-au-feu par ce froid, c’est plein de vitamines, on ne fait pas assez attention à ce que l’on mange aujourd’hui. Les gens consomment n’importe quoi, elle connaît des collègues qui vont au Mac do ! Vous vous rendez-compte ! Après elles se plaindront d’avoir un cancer du sein.

Lasse, n’ayant réussi à évoquer le petit dérangement lors de leurs ébats nocturnes, elle s’enferma chez elle et alla s’allonger un instant sur son lit. Elle s’endormit pour une sieste justifiée par l’alcool d’une part et le plat copieux servi par la jeune Elanore. La nuit était venue quand Solange descendit sa poubelle et alla jeter un coup d’œil sans espoir à la boite à lettres. Revenue chez elle, elle voulu s’assoir dans son fauteuil pour finir les mots fléchés, se rendit dans la chambre où elle laissait le livre dans le tiroir de la table de chevet. C’est alors qu’elle entendit comme une voix, d’abord sourde, puis à l’intonation plus prononcée, plus rapide … « ah non ! Elle va pas faire ça à toutes heures du jour et de la nuit, avec ou sans lui ! »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s