épisode 06, « entre ici, Pascal Zélobovitch »


Un ciel uni, bleu, léger plafonnait la ville alors Solange eut envie d’aller trainer dans le parc Sainte Marie, à deux pas de chez elle. Bouger un peu ferait du bien à ses vieux os, à sa tête afin d’ordonner les idées confuses qui s’emmêlaient, s’entrechoquaient, confusaient. Elle se sentait lasse, traversait un moment de solitude plus contraignant que les autres, plus acide, plus froid, plus noir. Elle ne comprenait plus trop le monde qui s’agitait autour d’elle, soudainement dépassée, enlisée, engluée, captive dans une toile d’araignée qui se refermait invisiblement sur elle. Plus rien ne l’émouvait ou ne la faisait rire, pas même sourire, elle n’écoutait plus le jeu des milles euros à midi moins le quart, ne regardait plus Jean-Pierre Pernaut et pire encore elle trouvait Julien Lepers totalement idiot ! Elle rêva de Henry pour la première fois depuis un demi siècle, elle entendait râler Jules, du haut de son cadre doré, qui lui reprochait ses moindres faits et gestes, il ne supportait plus la télé le soir, lui tournait le dos et haussait les épaules quand elle lui racontait sa journée. Pire encore, elle ne s’expliquait pas la raison qui poussait Germaine à ne plus lui adresser la parole et se répandre en calomnies depuis que le voyage avec « le club » était programmé pour le Carnaval de Venise. Germaine voyait là une machination ourdie par sa rivale pour séduire Fernand qu’elle désignait de manière énigmatique : Roméo des Martyres.
A gestes lents et comptés, elle enfila son manteau gris, noua son foulard autour du cou, tourna la clé dans la serrure et descendit. Rapide et leste comme une gazelle, la nymphomane du quatrième (c’est ainsi que Solange l’appelait quand elle en parlait à Jules) sauta les dernières marches et vint déposer un baiser sur ses joues. Solange en fut toute surprise, elle voulu lui dire que ses ébats … mais Elanore dans sa petite jupette était déjà loin à courir après le temps. « Avec le feu qu’elle a où je pense , je comprends qu’elle n’ait pas besoin de s’habiller davantage ! Mon Dieu, enfin… » Puis elle tourna dans la petite rue Pascal Zélobovitch qui menait directement au parc Sainte Catherine en passant devant l’école primaire Zélobovitch. Elle connaissait par cœur le contenu élogieux du petit panneau brun installé par la municipalité pour renseigner les visiteurs incultes lors de leurs promenades. Pascal Zélobovitch, compagnon de route de Léon Blum, élu en 1932, devient secrétaire d’état sous le gouvernement du Front Populaire en charge du développement de la pratique sportive dans la gendarmerie nationale. Il imposa l’utilisation systématique des raquettes aux troupes à pieds et les pneus neige dans les pentes. Mourut tragiquement en 1960 d’une crise aigüe de paludisme de comptoir à l’age de 50 ans dans un village retiré des Vosges où il vivait sous une fausse identité se croyant toujours recherché par l’ennemi. A l’aplomb des marches qui conduisaient à l’école, elle entendait une voix résonner dans sa tête, Malraux  : entre ici, Pascal Zélobovitch, avec ton terrible cortège de pionniers en raquettes !
Le parc Sainte Marie se dévoilait à mesure qu’elle approchait, d’abord la grille haute et pointue, puis la large porte ouverte devant laquelle se tenait Tonio, le gardien, les grands chênes, les hêtres déplumés, les tilleuls de ses dix-sept ans, le sophora du Japon, quelques tulipiers parmi les cèdres du Liban, les saules pleureurs autour du petit étang et tous les autres. Tonio retira sa cigarette des lèvres pour rendre le bonjour à Solange qui avançait péniblement. Elle s’assit sur le premier banc, chose qu’elle ne faisait habituellement pas, préférant faire un tour entier de son petit pas saccadé avant de choisir un banc suffisamment bien exposé, au soleil de préférence. Selon la saison elle choisissait le bord de l’eau verte de l’étang, distribuait quelques morceaux de pain aux canards, en automne elle occupait le banc du lecteur. Elle avait baptisé ce banc à cause de cet homme étrange, gris de peau, de cheveux, de vêtements, d’allure. Toujours raide à se demander s’il sortait avec son balai enfilé dans le cul (toujours selon Solange). Il passait de longs moments à lire, sans lever le nez de son bouquin. Elle avait pris le temps de l’observer, ne risquant pas d’être surprise, et avait établi le constat : c’est un étranger célibataire fauché. Elle basait ses conclusions sur le fait qu’il était toujours vêtu de la même manière et donc qu’il n’était pas marié, sa femme n’aurait pas supporté (en tous cas pas elle), sans le sou puisque maigre et étranger car il ne s’adressait jamais à qui que ce soit donc il ne parlait pas notre langue. Elle eut fait un excellent agent de renseignement à coup sur. Un jour elle demanda à Tonio des nouvelles du pauvre étranger qu’on ne voyait plus lire sous le sophora du Japon. « Vous voulez parlez du sourd et muet ? Il a quitté le musée De la Tour pour un autre, plus près de chez sa femme. Je ne sais pas si un jardin lui permettra de lire comme il le faisait ici durant sa pause … » Elle se leva se dirigea vers le sud, vers le soleil, espérant croiser Fernand qui aura certainement eu la même idée, voyant le même beau ciel azuré. Fernand, comme un espoir, comme une ouverture vers le partage. Ses pensées furent troublées par les cris des enfants qui jouaient plus loin. Fernand, Venise … elle voulait espérer en la vie, elle voulait. Soudain ce fut comme un choc énorme qui ébranla sa tête, elle se senti défaillir, la lumière se dissipait, l’ombre venait avec un froid glacial. Je meure songea-t-elle. Elle entendit un « pardon m’dame » quand le jeune homme essaya de la soulever. Elle ne le voyait pas, sa vue était troublée mais revenait comme quand sa télé déconnait et qu’elle devait tourner l’antenne. Elle était assise, le cul à terre, au milieu de gosses qui ne savaient s’ils devaient rire ou pleurer. Les deux plus costauds la soulevèrent, tentèrent d’entrer en relation avec elle mais là c’était comme quand son transistor déconnait et qu’elle lui mettait une grande baffe qui, allez savoir pourquoi, le remettait sur la bonne longueur d’onde. Instinctivement elle rentra la tête dans les épaules. Tonio décréta qu’on ne pouvait la laisser comme ça et qu’il fallait la conduire chez Dupré, le pharmacien de la rue Bonne mère de l’enfant Jésus et de tous ses frères. Auguste Désiré Dupré se pencha sur le visage de Solange et demanda ce qui avait éclaté le nez de la vieille dame ? Ce à quoi Tonio montra le ballon qu’il venait de confisquer. Dupré Auguste Désiré, docteur en pharmacie diplômé de la faculté de Saint Maurice sur Moselle, interne des hôpitaux de la SA SCCPI ( Société Anonyme des sœurs-de-la-charité-qui-commence-par-ici) comme la plaque de cuivre l’indiquait à l’entrée de l’officine, patron pour ses employées, Désiré chéri pour sa femme et Zaza pour les habitués du «chat noir» décréta que la cloison nasale n’étant ni cassée ni déplacée mais sérieusement aplatie, ce qui occasionnait l’hématome bleuissant qui gonflait au milieu du visage de la vieille femme en six lettres (aïeule), « elle pouvait rentrer chez elle se reposer, dans huit à dix jours il n’y paraîtra plus ! »
Tonio n’ayant pas que ça à foutre et les gamins, certains de subir la colère du gardien, s’étant éclipsés elle dut rentrer seule. Zaza Dupré la regarda s’éloigner puis regagna son comptoir avec le sentiment du devoir bien fait. Il se demanda même si son nom ne serait pas cité demain dans la presse et peut-être pourra-t-il solliciter son député pour la rosette. Il caressa le revers de son veston de laine et fit remarquer à Mademoiselle Zélobovski que c’était pas parce qu’elle avait un ancêtre connu dans la quartier qu’elle pouvait se permettre d’arriver avec presqu’un quart d’heure de retard, enfin, où allons nous ! Zélobovitch ! Pas Zélobovski …

La douleur malgré les soins du pharmacien, était intense, comme un étau qui écrasait sa face et l’empêchait de respirer. Maudis gamins avec leur foot ! Ses yeux pleuraient sous le mal qui s’étendait sur les joues, sous les yeux. Elle priait Dieu et tous les saints du calendrier des pompiers et des éboueurs réunis pour arriver chez elle, mettre comme on le lui avait recommandé de la glace sur le nez. Mais elle priait encore plus pour ne croiser personne de connaissance. Elle lisait dans le regard des passants le reflet de l’image horrifiée de son visage tuméfié exposé honteusement à leurs yeux purs et chastes. Enfin elle devina plus qu’elle ne vit le serrure de la porte de son logement, elle allait pouvoir calmer son émoi et sa souffrance sous le double effet anesthésique du doliprane et de la glace. Elle resta sur son fauteuil, la bouillotte de glaçons sur le pif, songeant aux jeunes qui avaient faillit la tuer avec le ballon de cuir, repris un doliprane 500 au repas, alla se doucher, se préparer pour une nuit qu’elle prévoyait douloureuse aussi reprit-elle un doliprane 500. Elle retarda l’heure de s’aliter, ouvrit la télé et, après un bref instant, l’image et le son remplirent la salle à manger : le match France-Talboukistan au Parc des Princes.

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