épisode 07, la musique militaire lui sort par les yeux


Alors comme ça tu vas à Venise avec tes copines !
Solange aurait pu répondre hélas, son aventure romanesque avec Fernand était belle et bien terminée, sans avoir débutée d’ailleurs. La querelle jalouse de son amie Germaine s’était retournée envers Madame Dupré, la femme du pharmacien avec laquelle « ce bougre de cochon » (c’était ainsi qu’elle parlait de Fernand depuis qu’elle savait, qu’on lui avait assuré que ..) faisait « des galipettes dans l’arrière boutique comme si c’était encore de son age » En fait, Fernand se rendait fréquemment à la pharmacie de la rue Bonne mère de l’enfant jésus et de tous ses frères pour prendre livraison du traitement destiné à combattre le crabe qui menaçait de lui bouffer le foie. Le reste du temps, trop faible ou incommodé, il restait alité chez lui pour se tordre de douleur afin que nul n’en sache rien, par pudeur, délicatesse autant que timidité. Les commères s’étaient empressées de trouver toutes sortes de bonnes raisons à sa soudaine réserve, à ses absences, sa fréquentation officinale, si bien qu’elles se racontaient et entretenaient une fable enrichie chaque jour avec force détails sortis tout droit de leur rancœur. De se savoir délaissées par ce bougre de cochon avait rapproché les amies de cinquante ans Germaine et Simone. Elles reformaient la doublette invincible à la belote du jeudi au club des veuves et assimilées. Il y avait bien quelques regrets, quelques larmes cachées et inavouées, la vie était si injuste et que pouvaient-elles y faire, il fallait se résoudre. Jules avait bien rit du haut de son cadre, il gloussait comme un dindon de cette belle farce et espérait qu’elle lui serve de leçon … « c’est plus de ton age tout ça mémé ». Plus de mon age avait-elle maugréé ! Comme si il y avait un age … elle eut envie d’ajouter pauv’con ! locution à la mode, mais ce retînt. « Mon pauvre Jules, si tu savais …
– si je savais quoi rétorqua-t-il, bras croisés, l’air inquiet et un brin idiot
– rien, je me comprends » ce fut elle qui haussa les épaules et tourna les talons. « Un de ces jours je m’en va le foutre à la poubelle ce cadre … »
– en effet, nous y seront dans un mois. J’espère que nous aurons le beau temps
– il fait toujours beau quand c’est la fête Solange. Viens c’est par ici.
Elanore entraîna la vieille femme dans une boutique étroite et commença à sortir jupes, chemisiers, pantalons, maillots, insistant pour qu’elle essaye celui-ci puis celui là avec ce petit haut-comme-il-est-mignon-tu-trouves-pas ? Elles allèrent comme ça tout le matin, si bien que Solange était sur le flanc en poussant la porte vitrée du restaurant, chez Lucien, plat du jour, vin à volonté. Elle affirma avoir besoin de graisser ses cardans qui n’avaient pas fait autant de kilomètres dans des magasins depuis la mort de Mitterrand voir de Pompidou. Elle avait plus soif que faim mais Elanore commanda sur ce ton particulier qu’elle prenait parfois et ne supportait pas de réplique.
– T’es quand même mieux maintenant que les semaines dernières, ma Solange ! Je peux te le dire aujourd’hui, on rigolait comme des bossus quand on a vu ta tête éclatée ! José me disait que Germaine t’avait cassé la gueule, on pouvait pas croire que t’avais pris un ballon dans la tronche. Elanore en riait encore. Excuse moi mais c’était à pisser debout … bon tu bouffes quoi Sol angel ? et elle commanda deux têtes de veaux …
Les sacs de fringues occupaient une bonne place autour de la table, chacune ayant fait des folies et commentant ses choix. Pour l’une José allait adorer, surtout ce petit truc rouge et noir transparent, je ne te dis pas. Pour l’autre Germaine se demanderait bien pourquoi elle avait choisi un chemisier à fleurs comme on en portait dans les années 70. Elanore la rassura, commenta la mode, la classe qu’elle avait, le côté jeune et branché et pourquoi elle devait se foutre des mémés qui vivaient au passé. A quatorze heures Solange se dirigea vers la salle du club, ses sacs à la main alors que Elanore retournait compléter ses achats vu que c’était la carte du grand dadais.
Le club vibrait de l’agitation fébrile des pantoufles sur le carrelage, des tables qu’on déplaçaient, organisaient pour les jeux et le gouter café-brioche qui suivrait. Les hommes étaient rares dans l’assemblée et se tenaient en retrait des jacasseries qui amplifiaient en brouhaha à mesure que les dames arrivaient. Germaine vînt à la rencontre de sa chère amie, lui fît une bise chaleureuse et prédit qu’elles allaient encore gagner la partie contre ces messieurs qui complotaient dans leur coin. Elle avait hâte de partager la chambre d’hôtel à Venise et découvrir toutes ces merveilleuses choses dont le prospectus parlait. Elle espérait que sa copine soit en pleine forme, remarqua qu’il n’y paraissait plus sur son visage du malheureux coup dont elle fut victime. Elle se répandait en amitié autant qu’en venin derrière son sourire que dessinait deux larges lèvres rougies à l’huile de ricin, lanoline, cire de candelilla, cire d’abeilles, mica, huile de jojoba, huile végétale polymérisée, cire de carnauba, huile de passiflore, vitamine E, talc, arômes, composants d’huiles essentielles, colorants naturels le tout en bâton rétractable dans un tube argenté pour la modique somme de 17,50 € à Monoprix. Ses yeux malicieux grossièrement soulignés au crayon vert depuis l’époque où elle chantait biche ô ma biche allaient hypothétiquement détailler les sacs posés aux pieds de son amie. Lasse des supputations, Solange sortit un parquet pour lui montrer le chemisier à la mode, façon années 70. Elle tira sur le tissu et exhiba un ravissant déshabillé en tulle noir alors que tombait sur le plateau de la table un minuscule morceau d’étoffe rouge bordé de broderie et dentelle noire du plus bel effet. Germaine s’en saisit aussitôt et lança à la cotonnade, tenant la très petite culotte bien en l’air afin que nul ne doute de la véracité de ses propos : « les hommes vont pas s’ennuyer à Venise avec la Solange, regardez ce qu’elle achète pour y aller ! » Naturellement tous s’esclaffaient, s’approchaient pour mieux apprécier la qualité du vêtement, commentant souvent de manière grave et vulgaire un comportement qu’on ne saurait tolérer parmi l’assemblée. Les épouses ou dames accompagnées interdirent toutes tentatives de contact ou rapprochement vers la perfide qui fouillait ses sacs, rouge de honte sous la clameur qui s’élevait et que sa chère amie Germaine entretenait. « Je partagerai ma chambre avec quelqu’un d’autre, je veux pas partir avec une vicieuse ! » Et tout le monde de rire, se gausser et menacer du regard cette pauvre dégénérée de Solange. Enfin elle pu se faire entendre après un moment de surprise et affirmer qu’à son grand regret elle ne pouvait plus se permettre de porter ce genre d’atours, même pour séduire Germaine qui n’était d’ailleurs pas à son goût depuis qu’elle ne se rasait plus. Les rires s’adressaient maintenant à Germaine qui demandait des explications aussi Solange raconta-t-elle comment l’échange avait eu lieu. Elle ajouta que José, le mari, serait sans doute surpris ce soir de la découvrir en culotte de coton et robe mousseline … L’incident avait permis, finalement de passer un assez bon moment. Autour de la table de jeu, Germaine annonça qu’elle avait rendez-vous pour une épilation tout en caressant sa moustache et dix de der.

– je vous attendais Solange, lança José alors qu’elle s’apprêtait à monter au quatrième étage. Je vous guettais et vous rapporte vos affaires, car il semble que vous et Elanore étiez sous l’empire d’un état alcoolique en quittant le restaurant. Voilà vos sacs Solange, finit-il en embrassant sa voisine. Il entra derrière elle et déposa les encombrants paquets sur la table.

Vous avez un vieux tourne disque ! S’étonna-t-il en voyant le Radiola encore ouvert et le 33 tours d’Aznavour. Il pris la pochette et chanta en ondulant près de Solange je suis un homo comme ils diiiisent. Vous en avez d’autres de ces vieux machins ? Ça vaut une petite fortune aujourd’hui, vous savez ?
Elle montra le placard de l’entrée dans lequel elle rangeait toutes sortes de vieilleries selon elle. Le garçon examinait les pochettes, commentait, connaissait certains titres entendus chez ses grands-parents. Sortant le disque de la Légion Étrangère tiens voilà du boudin, étonné que l’on puisse posséder une telle chose, il eut un grand rire moqueur. Elle avoua que cette « chose » comme il disait, appartenait à son cher Jules. C’était pas un militaire, un ami, elle ne savait plus qui, le lui avait offert, il y tenait, elle le gardait. Le garçon sortit le vinyle de la pochette et c’est alors qu’une carte postale aux couleurs passées apparue. Solange fronça les sourcils, étonnée, s’en saisit et regarda attentivement le carton qu’elle découvrait. Que faisait-elle dans ce disque ? Une carte de La Baule avec sa grande plage et une pin up exhibant sourire et seins sous un maillot une pièce vichy rose. Au dos une écriture liée, fine, penchée avec des petits cercles en guise de points. Elle était adressée à Jules, à la Serrurerie Centrale.
Mon chéri, je serai bientôt de retour, rendez-vous comme d’habitude le 20 à midi (souligné deux fois), je t’aime, ta mémaine qui pense à toi très fort. Signé Germaine

Solange se dirigea vers la salle à manger, décrocha le cadre doré et demanda à José d’avoir la bonté de le mettre, lui et le disque et, à la poubelle.

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