épisode 08, Solange au musée


Solange se sentait un peu engoncée dans son manteau, ou était-ce José qui prenait toute la place et l’empêchait de respirer sur le siège du bus qui les menait vers la Mairie ? Ils étaient assis côte à côte, lui parlait doucement, elle tenait son sac sur ses genoux. En face, une gamine à peine pubère laissait sauter son pouce sur le clavier d’un machin qui peu après sonna, elle porta le petit objet à son oreille et discuta en ignorant les voyageurs qui l’entouraient. Plus loin, au fond du bus, quatre jeunes garçons taquinaient deux sauterelles qui avaient oublié de mettre des bretelles ou une ceinture à leur pantalon si bien qu’on voyait à moitié leurs fesses. Solange songea que ce monde ne ressemblait décidément plus au sien. José fit signe d’un petit coup de coude en se levant. Ils traversèrent la place, longèrent le théâtre et se présentèrent au guichet du musée. « Vous allez voir Solange, c’est un artiste remarquable pour son temps » La visite lui donnait surtout un prétexte pour sortir, accompagnée, qui plus est par un charmant grand dadais. Ils laissèrent la première salle sur leur gauche pour entrer au cœur de l’exposition qui regroupait (elle l’avait lu quelque part) des toiles jamais réunies provenant de collections privées et des plus grands musées internationaux. Au dessus de la haute porte, un panneau haut en couleurs indiquait le nom de l’artiste exposé : De Saucy.
« Vous verrez Solange, c’est vraiment un peintre de génie. Il débuta son apprentissage chez un maître, Eudes Deheffes. Dans toutes ses toiles on retrouve le coup de patte acquit dès sa jeunesse. Cet italien d’origine vivait à l’époque des rois fainéants qui se sont succédés après la mort de Charlemagne, le grand Charles. Dans l’ordre : Georges dit le gros, Valérien Gisor d’Etang, destitué pour une sombre affaire de bijoux de la couronne … après ce fut François dit le fourbe, Jacques Premier qui imposa Paris pour capitale du royaume de Francie (elle voyait pas) mais si, Jacques la fripouille, comme dans les Visiteurs … et enfin, de 1007 à 1012 Nicolas premier. Vous vous souvenez? on voyait toujours sa bobine dans les livres d’école ? Regardez sur votre gauche, voici l’original ! »
Devant Solange qui n’avait pas tout suivi de la leçon d’histoire, se tenait une toile qu’elle reconnut au premier regard. Elle se souvînt alors de l’odeur de la craie, de l’éponge, du livre d’histoire avec cette image. Elle eut été bien en peine de dire qui c’était cinq minutes plus tôt. Elle regarda ses souvenirs défiler devant la toile. Comme elle était grande ! Et le cadre … Tout ça pour ce petit bonhomme juché sur des talonnettes, droit comme un i devant une fenêtre ouverte sur un parc. Il avait une sale tête se dit-elle. José vînt discrètement derrière elle et expliqua « il est représenté dans son palais, derrière ce sont les jardins à perte de vue, cela signifie la grandeur de ton royaume. Voyez cette femme en blanc que l’on devine là, c’est son épouse, la reine Carlita venue d’Italie, grande amie de notre peintre. Au fond du tableau, on aperçoit de la fumée. Elle symbolise l’action du roy. Et aussi son combat pour refouler les envahisseurs venus de Rome qui déferlaient en vagues successives sur sa belle Francie. Il les faisait raccompagner par son chevalier Portefeux (il indiquait du bout de l’index le chevalier roux) qui boutait ainsi les hordes hors de ses frontières. A cette époque le royaume était ruiné, aussi de Saucy ne fut-il jamais payé pour son travail. Il trouva refuge chez des moines et termina sa vie sous la tonsure alors que la guerre de succession battait dehors. Il fut enterré sous le nom de Don Pédro, Dom Pierre… »
José était un puits de sciences, il commenta chaque tableau aux oreilles de la vieille femme. A la fin, elle confondait Charlemagne et Godefroy de Papincourt, Comte de Montmirail ! Assise au milieu de la vaste salle, elle regardait le grand dadais qui pouvait observer une toile sans bouger, sans sourciller, comme si le monde autour de lui n’existait pas. Elle se demanda pourquoi Elanore (elle ne l’appelait plus que très rarement la nympho) voyait en lui un grand dadais. Il était mignon, serviable, il eut fait un petit fils idéal. Elle aurait critiqué son mariage avec la nympho mais pour le reste il lui plaisait beaucoup. Où était-il passé ? Elle était lasse d’avoir parcouru les salles présentant les Grands du temps de l’artiste. Le jeune homme vînt s’assoir à ses côtés. « Fatiguée Solange ? » Elle sourit avec gentillesse. « ça vous plaît ? » Elle avoua qu’elle n’était pas entrée dans un musée depuis, elle ne s’en souvenait même plus, peut-être lors de leur voyage à Monaco en 1966. « c’est joli ici, chaud, calme, j’y reviendrai si vous m’invitez une autre fois garnement »

Sur le trajet du retour José fît le bilan de sa visite, Solange écoutait d’une oreille distraite. Ce qu’elle aimait n’était pas tant ce qu’il disait, fort intelligemment, c’était la mélodie de sa voix. Elle se laissait bercer par son petit accent, par les intonations, les silences, les rires. Les gamins du trajet retour ne l’intéressaient plus. Qu’ils aillent fesses nues, téléphone vissé à l’oreille, capuche sur les yeux, piercings dans le nez, elle ne les voyait ni ne les entendait plus. Après l’arrêt du marché couvert, elle prit la main de José dans la sienne et ne la lâcha plus.

Solange posait l’assiette, les couverts sur la table, face à la télé. Son dîner était prêt, elle allait prendre ses derniers médicaments de la journée. Elle alluma la boite. Ce n’était pas qu’elle trouva Julien Lepers moins con, mais elle ne pouvait changer ses habitudes si facilement. Levant les yeux vers la tache pâle sur la tapisserie où il ne restait que le clou du cadre doré d’un Jules condamné à l’oubli éternel, elle souleva les épaules avec dédain. Elle cassa quelques biscottes Corvisar dans le bol, plongea sa cuillère dans la soupe …

De l’autre côté, avec sa fiche jaune à bout de bras, Julien Lepers débitait « je suis italien venu en France après la mort du Grand Charles, je connais mon Eudes de gloire très jeune et en garde les traits tout au long de ma carrière dont on trouve encore la trace dans les livres d’histoire. Enterré au couvent d’Haires je repose sous la pierre, je suis ? Du Salmi ! Cria Solange … de Saucy annonça l’homme aux cartons jaunes. C’est ce que je voulais dire ! » rectifia Solange en bombant le torse.

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