épisode 09, à Nous Deux !


Puisqu’il y avait cette carte postale oubliée, cette flèche dégommée qui avait mis  trois ou quatre décennies avant de toucher son cœur, ce moment où le rideau tomba sur l’homme avec lequel elle partagea sa vie, ce dernier croche pied de Jules, ce coup de couteau dans le dos dont elle saignait seulement, puisque le passé ignoré faisait surface, Solange décida de remonter le temps, à la recherche d’éléments, de preuves. Elle y consacrait son temps alors que Germaine et toutes les autres usaient le temps, belotaient et briochaient à la pause café. Elle était bien décidée à ne plus jamais retourner jouer aux cartes et encore moins à partir en voyage et partager sa chambre avec la vipère.
Elle ouvrit la vieille boite à gâteaux métallique et plongea en nostalgie. Les photos de toutes tailles, en noir et blanc ou aux couleurs délavées, pèle mêle racontaient son passé, sa vie. Toute une vie dans une si petite boite songea Solange avec tristesse. La première image sortie par hasard montrait une belle jeune femme à la longue chevelure châtain tombant en cascade sur ses épaules. Un large sourire éclairait son visage et ses yeux vous perçaient l’âme. « Vovone, toujours gaie et souriante la jolie. Elle a quitté l’immeuble quand ? À la naissance de la deuxième je crois … un bail déjà ! Jules disait qu’elle ne s’entendait pas avec son chef de bureau, un affreux barbu. C’était comment déjà le nom de ce pitre ? Yvan je crois, Yvan quelque chose » Elle commentait chaque image à voix haute, pour se parler, se faire la conversation. Parfois, venant de l’étage supérieur, des échos de musique, des battements sourds. Elle sortit une coupure de journal, la déplia : « l’avis de décès de maman, mon Dieu ! Les familles Noire et Circé ont la douleur de vous faire part du décès de madame Eugénie Circé … ma pauvre maman, j’irai au cimetière demain, si je peux. Toi aussi tu étais magicienne mais tu n’as pas transformé en cochons que les copains d’Ulysse ! Quelle honte ! la Circé, vous ne me direz pas mais elle est bien incapable de savoir qui est le père de sa fille … combien de fois je l’ai entendu ! » Elle replia la papier qu’elle déposa sur la toile cirée. Les voisins, les amis, les rares parents défilèrent devant ses yeux parfois embrumés. Puis Louis apparu, pantalon serré à la base par une pince à vélo, casquette sur le côté, chemise ouverte. Avec Louis c’étaient ses quinze ans qui déboulaient sans préavis comme une éruption soudaine d’un volcan endormi. Louis avait disparu, enfoui sous la poussière des trop lointains souvenirs, dans les boites métalliques du temps, derrière les voiles d’un mariage, les orages de la vie, les averses des ans, lessivé par la pluie du quotidien.
A cette époque, Solange lisait les romans photos de « Nous Deux » comme toutes les filles de son age, en cachette des parents. Son préféré racontait les aventures de Gyl dé Luis, un chirurgien beau comme éros en personne et dont les infirmières, les patientes étaient toutes amoureuses ; Mais il n’en aimait qu’une, qu’on ne voyait jamais. Solange s’identifia à cette belle inconnue, s’en persuada au point que sa vie entière en fut bouleversée. Elle s’habillait, se coiffait, se maquillait tel que Gyl de Luis décrivait sa Juliette, ange parfait perdu dans un château lointain . C’est ainsi qu’on croisait dans les rues, à cette époque, nombre de jeunes filles en jupes écossaises, chaussettes blanches dans des souliers vernis et chemisier vichy … Que lui importait que les autres la copie, cherchent à lui ressembler ? Elle était l’élue. Puis elle se lassa de ses rêveries solitaires et de ce Gyl qui jamais ne donnait signe de vie, sauf dans Nous Deux. C’était précisément à ce moment que Louis débarqua dans sa vie. Elle regardait une photo du jeune homme devant sa « deudeuche ». En avaient-ils fait des balades ensemble, lui qui ressemblait à Gyl dé Luis, elle qui ne disait pas non. Il « empruntait » l’auto à son père paysan, la conduisait vers la rivière où ils restaient à s’aimer longtemps. Elle rentrait pour diner, ne pouvant se défaire des bras du jeune homme qu’après un ultime tourbillon amoureux dans l’espace réduit et inconfortable de la Citroën qui balançait, vitre embuées, au rythme de l’assaut final. Elle s’installait à table, sa mère ne posait pas de questions. Solange savait que son Louison retrouverait dans la soirée une autre amante, femme mariée dont il userait quelques embrassades avant de la quitter, pour une autre. Elle n’ignorait rien de ses relations, les acceptait comme on accepte de mouiller ses chaussures quand on sort sous la pluie. Elle rêvait d’un mariage à l’église Sainte Thérèse toujours souriante, se voyait en robe blanche avec une longue traîne portée par toutes les maîtresses de son Louison cœur d’artichaut. L’évocation de l’envolée des cloches nuptiales fit fuir Louis Koloch à tout jamais. Qu’était-il devenu ? chef de service d’un bureau de l’administration, entouré de secrétaires toutes plus jeunes et jolies les unes que les autres ? Agent immobilier vendeur d’appartement pour femmes seules, marchand de motos ou d’appareils ménagers ? Il n’avait plus jamais donner signe de vie. Elle le croisa sur le boulevard de la liberté peu avant les événements, au bras d’une femme enceinte, ronde comme un tonneau. Elle poussait un landau tandis que cinq mouflets en culottes courtes suivaient en chahutant, cinq garçons. Il lui adressa un sourire poli, discret et gêné, et appela les gamins à le suivre sans se battre ! Elle ne se retourna pas, il venait de gommer le souvenir rouge et gris de Gyl de Luis, de refermer définitivement le Nous Deux de son adolescence.

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