épisode 10, nostalgie en vitrine


Solange sortait de chez l’épicier où elle avait ses habitudes. D’un pas lent elle se dirigeait vers le boulevard, vers son appartement, vers rien. La chaleur du premier soleil couvrait ses épaules, la rue calme, le ciel bleu, de minuscules détails comme cet oiseau qui semblait la suivre, passant d’un balcon à un autre balcon, le sourire d’un passant, le salut du facteur, toutes ces attentions que le quotidien lui adressait en signaux charmants la ravissait. Elle se sentait légère comme au premiers jours du printemps qui ne serait là que dans deux longs mois. Solange regardait autour d’elle, s’attardait devant les vitrines barrées de larges affiches annonçant l’époque tant attendue des soldes. Les derniers prix littéraires s’étalaient à la devanture de la librairie Gomez, à l’angle de la rue des martyres et du boulevard Zinédin Bompar de Listrac, preux chevalier mort par où il avait péché, empalé devant Jérusalem en 1099 et dont la dépouille fut ramenée à sa veuve la prude Arielle de Dombasle en Xaintois, bien heureuse de pouvoir à nouveau courir les bals populaires sans que sa belle-mère vienne l’en sortir à coups de pompes dans le popotin qu’elle avait, disait-on, fort gracieux.

Solange regardait les livres aux couvertures colorées, commentait pour elle même certains pavés, un sourire sur son visage clair. Michel Houellebecq la Carte et le territoire. Elle n’arrivait déjà pas à lire le nom de l’auteur, alors lire tout le bouquin, fut-il prix  Goncourt ! Toute une rangée de livres enjuponnés de rouge, prix Médicis, Décembre, Fémina, Renaudot, Interallié, des lecteurs barbus, des lectrices frigides, des étudiants boutonneux. Il y en avait même un de Drucker ! Derrière la vitre donnant sur le boulevard, toute une pile à côté de laquelle une affiche annonçait la présence prochaine de l’auteur, enfant du quartier, pour une séance de dédicaces  : Barnabéo Blazi !
Une série de caisses derrière lesquelles des hôtesses de l’air vous souriaient benoîtement, deux marches d’escalier et l’on s’enfonçait dans le dédale d’enfilades, de coins et recoins où les futurs lecteurs stationnaient, hésitaient, ouvraient puis refermaient et posaient le livre sur le rayon, couraient les quatrièmes de couverture, remplissaient leurs paniers. Et dans toute cette confusion qui menait au plus profond de la boutique familiale, une file d’attente patiente et silencieuse devant un Barnabéo Blazi ravi. Solange l’observait de loin l’homme barbu, le cheveux blancs et l’écharpe rouge au col, inconnue parmi la foule, son livre à la main. A chacun il adressait un sourire, griffonnait quelques mots, refermait le livre qu’il tendait aimablement aux visiteurs comblés. « Solange, de la rue Leroy » dit-elle. Barnabéo Blazi releva la tête et interrogea ce visage qui semblait lui dire « te souviens-tu ? » Il demeura un moment à lire les ombres d’un passé dissimulé dans le regard clair de la vieille dame puis, doucement, presque à voix basse : « Solange Circé ? de la rue Leroy » Elle inclina légèrement la tête, se retourna pour observer les suivants, confuse presque gênée par une révélation publique, mais nul n’avait remarqué ou entendu. « Solange Noire » rectifia-t-elle en se penchant vers l’écrivain . Il écrivit sa dédicace, ajouta une carte sur laquelle il nota quelques mots, referma le livre. Quand elle voulu s’en saisir, il posa sa main à plat sur celle toute fine de Solange. « à bientôt » dit-il. Elle ne sut que répondre, alors elle s’en retourna de son pas brusqué. Elle s’arrêta sur le trottoir, lu la belle écriture liée à un ange noir traversant mon ciel gris, signé Barnabé. Au dos de la carte de visite, attends moi, si tu en as envie et le temps, dans la brasserie, en face.
Ce ne fut pas long, ou alors le temps de parcourir ses souvenirs de fillette avait-il gommer l’espace et la durée. Elle le regardait traverser le boulevard, marcher lentement, seul sous la pluie fine qui brillait au sol et dans les phares des automobiles. Un chapeau noir dissimulait sa calvitie, une écharpe rouge enroulée sous la barbe, le col relevé, mains dans les poches du manteau, le regard tourné vers l’entrée de la brasserie, il lui semblait qu’il arrivait d’un autre monde, franchissait la rivière des jours, surgissait du néant. Le petit garçon était maintenant un vieil homme ridé à l’allure plaisante et digne. Elle fit un petit signe et il approcha, visiblement heureux de la retrouver. Il s’excusa longuement, elle frissonna deux ou trois fois sur sa chaise.
« tu sais, je n’étais pas certaine, avant de te voir, à cause du nom, Barnabéo Blazi … » elle trempa ses lèvres dans l’eau chaude parfumée du thé.

  • Tu ne t’es pas forcé pour trouver un nom d’écrivain ! Plus jeune on t’appelait, mince j’ai oublié …
  • c’était le temps des culottes courtes et des jupes plissées! Toi on t’appelait la pimbêche parce que tu ne regardais jamais les garçons. Puis il ria de sa voix sonore qui résonna sous les lustres de pâtes de verre.
  • J’en regardais bien quelques-uns, durant les beaux étés où nous allions jouer dans le parc de monsieur le curé. Tu te souviens de la petite cabane ? C’était du temps des frères Gans, des Martins et de tous les autres dont j’ai perdu le nom.
  • C’était une époque en noir et blanc, Solange …
  • on était amis, très bons amis je crois … et je te retrouve en devanture, tout en couleur. Raconte moi donc, que s’est-il passé pour que le petit scout curieux devienne écrivain ?
  • Par où veux tu que je commence ? Pour ma part, je commencerais bien par une bière et je continuerais par un dîner, qu’en penses-tu ?

Elle n’osa pas dire oui, mais elle ne dit pas non, les femmes jeunes ou vieilles sont ainsi. Ils marchèrent en direction de la rue Leroy, dans la nuit et le froid, s’arrêtèrent un bref instant devant le numéro 5 où il passa quinze années, juste en face de chez elle. Plus rien ne ressemblait à leurs souvenirs, ils le savaient avant même de tourner dans la rue sombre et étroite, mais ils y allaient pour entendre les cris, les jeux, les rires, les ballons qui roulaient entre les équipes improvisées, revoir les silhouettes disparaître furtivement, dès la nuit tombée, vers les entrées des immeubles pour s’enlacer et écrire le brouillon de leurs premiers amours, des premiers émois, des premières découvertes.
Sur la nappe à carreaux rouges et blancs de la table du bistrot, il reposa son verre et conta comment il était parti courir le monde dès l’adolescence, sur des bateaux gris. Pourquoi il gardait une rancune tenace pour tout ce qui portait uniforme et galons, même et surtout envers ceux chez qui ce n’est pas visible, tel ce type dont le principe odieux était : ceci est mon bon plaisir. Six années perdues qui lui donnaient la force d’écrire aujourd’hui, d’exorciser, de vomir toutes les légendes, les aventures, les mondes imaginés dans les nuits immenses de solitude passées à la passerelle des navires oubliés en mer. Mais avant l’écriture salvatrice, il y eut le retour dans la vrai vie, apprendre à vivre au présent, donc à lire. Il fut un pauvre travailleur exploité, miséreux des fins de mois répétées dans une grisaille faite d’insultes que ses patrons dégueulaient sur lui et ses compagnons. Ce marchand de chapeaux devenu patron d’une entreprise d’électricité en était le pire symbole, voilà pourquoi on le retrouvait dans son dernier roman sur la condition des travailleurs pauvres. Pas du Zola, non, mais une réalité sincère transcrivant ce qu’il connaissait . Après le chapelier égaré, il travailla pour l’industrie, cherchait à identifier les causes de dysfonctionnements de certains équipements. A force de chercher l’origine des pannes, il se dit qu’il gagnerait à vendre des solutions, ce qu’il fit, avec assez de succès selon lui. Mais toujours des histoires tournaient dans sa tête, comme pour échapper à la dure réalité, au stress, à l’obligation de réussir.

  • las de tout ça, je me suis retiré de la vie active comme on dit et je me suis mis à écrire, comme un défi ! Deux années durant, quand le temps me le permettait, non pas que je n’avais pas d’idées, mais il me fallait les enrichir, les émonder, les colorer, c’est long, ça dévore le temps … et puis je me disperse pas mal ! Un dessert ?
  • Et le succès ? Comment vit-on avec cette chose ?
  • Comme avec des voisins gênants ! Pas de dessert ? Une tarte aux pommes pour moi.
  • Alors je crois savoir ce que tu veux dire. J’ai d’agréables voisins, un couple de jeunes gens, juste au dessus de chez moi. A do ra bles, mais leurs pratiques répétées du coït à vocalises aiguës m’exaspère. Je n’ai pas encore réussi à leur en parler …
  • c’est exactement cela, les admirateurs sont des voisins qui me font entendre leur jouissance et de cela, je n’ai nul besoin. Tu reprendras un café ?

Ils se quittèrent en se promettant de se revoir, bientôt, promis, juré. La lumière n’éclairait plus son palier, l’ampoule devait être morte, qu’importait, elle savait chaque endroit, chaque mouvement. La clé tourna dans la serrure. Dans son fauteuil, à côté de la fenêtre, le livre dédicacé sur ses genoux, elle regardait l’émission littéraire de la deux. Pas de Barnabéo Blazi, ni de Barnabé Blaze, juste Pierre Pelot barbu et hirsut.

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