épisode 16, Morgue de rire …


On tambourinait à la porte ! Solange fut effrayée par le bruit et l’empressement qu’on mettait, sur le palier, à la lui faire ouvrir. Elle pensa qu’il y avait le feu, ou qu’on avait déclenché le matin même la troisième guerre mondiale, ou qu’un tremblement de terre jetait l’immeuble en bas, enfin un truc comme ça, terrible et immédiat. L’angoisse pesait déjà sur sa frêle carcasse, serrait sa poitrine dans un étau glacial, la faisait trembler comme une vieille feuille sèche au bout de la branche d’automne. Il lui sembla que la porte allait tomber, allait exploser sous les coups redoublés alors qu’elle tentait sans succès de tourner la clé dans la serrure. Elle eut à peine le temps de s’écarter que Germaine, sa vieille et chère amie Germaine Tourrange, forçait le passage, se précipitant vers les toilettes. Muette, Solange se retourna, bouche bée, bras ballants puis, d’un coup de pied discret, referma la porte de sapin aux faux airs de vieux chêne rustique au pied de laquelle était couché un boudin gris à l’allure de basset.

Qu’est-ce que tu foutais ? Éructa la grosse femme sortant des WC, finissant de se rhabiller et oubliant de refermer la porte. Elle portait un foulard fleuri noué sur la tête, un chandail de grosse laine marine, aiguilles N°10 et une jupe imprimée aux couleurs oubliées dans la machine à laver. J’ai failli me pisser dessus ! C’est fou, continua-t-elle, j’arrive plus à garder ! Comme qui dirait que j’suis plus étanche … Elle se laissa tomber dans le fauteuil de Solange, juste à côté de la fenêtre. C’est alors qu’elle observa son hôte, les yeux exorbités. Mais qu’est-ce que tu fous comme ça ? En collant de danseuse et Marcel de cycliste ? Tu t’entraînes pour le ballet de l’opéra ? Ben quand que j’racontrai ça au Club … j’en connais qui vont se bidonner ma vieille. T’as vu comme t’es gaulée ? Miss cuisses de mouche chez Maurice Béjart !
Solange disparu vers la salle d’eau en expliquant qu’elle faisait sa gym quotidienne et qu’elle elle ferait bien d’en faire autant avant de glisser sur « linfractusse » comme sur une grosse merde oubliée sur un trottoir, que c’est tout ce qu’elle mériterait.
T’es au courant pour l’Odette ? Questionna Germaine en extirpant une cigarette du paquet retrouvé au sous-sol de son sac sans fond. Tu te souviens de l’Odette, la Dette qu’on disait ! Celle qu’était serveuse au Commerce … ben on l’enterre demain ! Alors je m’suis dit qu’ça nous ferait une sortie. Elle est au Leclerc, on va aller lui jeter de l’eau bénite.
Mais qu’est-ce que tu racontes ? Demanda Solange toute belle dans sa robe, coiffée et discrètement parfumée. Puis elle perçu l’odeur du tabac alors elle ouvrit en grand la fenêtre et jeta le mégot dehors en engueulant Germaine tout en la poussant vers la sortie.

T’es bien certaine que c’est là ? Solange connaissait assez son amie pour craindre de se retrouver devant un macchabée qui ne soit pas celui de la Dette. C’est écrit là, sur la porte, protesta Germaine alors qu’un homme apparaissait dans le chambranle, s’écartant pour lui céder le passage.
C’est toi Germaine ? S’étonna le barbu. Dis donc Roland, t’es toujours aussi perspicace ? Râla la vieille femme qui prit le bras de son amie, fort serré contre elle. Elles vinrent se ranger parmi les hommes silencieux et les femmes en pleurs. Bousculant un peu les rangs, elles arrosèrent le cadavre de la pauvre Dette qui semblait sourire, allongée sous les fleurs. Qui qu’aurait cru ça, hein ? Elle si battante, si pleine de vie ! Tu parles ! une paumée de la première heure, une rescapée de la rigole … Solange reconnu le commissaire
Melchior Robert, lui fit un discret signe de la tête. A ses côtés, Dany Hachette, tout en noir, semblait prier, le buste incliné en avant. En réalité elle pianotait sur le clavier de son téléphone portable pour lire le sms de sa copine « sommes à Les Baugosses de Provence, bel emplacement, bon vin, soleil, sexe. A bientôt » Il y avait aussi Brice Leneveu, le neveu de la Dette, le seul héritier. De quoi allait-il bien pouvoir hériter ? Se demanda Solange. N’en croyant pas ses yeux, elle ria intérieurement, apercevant Suzanne aux chevets de la morte, coulant des larmes de crocodile comme le Vésuve une coulée de lave. Doit être bien contente la Suzanne, le Pierrot ira plus traîner vers le comptoir du Commerce pour mater les nichons de la Dette ! Germaine lui donna un coup de coude dans les côtes qui la fit sursauter. Elle désignait entre le Jean-Pierre et le Nono, Sylvain Jourdelan. L’ancien facteur avait toujours été soupçonné d’entretenir autre chose qu’une relation de bon voisinage et de partager avec la Dette un peu plus que le même palier. Mais nul n’en savait rien en fait. Alors ils en parlaient tous comme d’une vérité puisque ni la Dette, ni le Sylvain ne contestait ou ne niait. C’était donc bien la preuve ! Non ?
La porte de la morgue battait. On sortait fumer une cigarette, écrire quelques mots sur le livre d’honneur ouvert dans le hall d’entrée, boire un café à la machine. Bref, on tuait le temps.
Germaine, que sa vessie taraudait, laissa la morte sur son lit froid pour aller se geler les fesses dehors. Martine Val de Mynkenon de la Colline tout juste sortie des ouatères, Solange occupa le siège à son tour, précédant d’une courte tête Paul-Marie Hermann.
Un petit groupe s’était formé dans le hall et bavardait. La porte d’entrée ouverte en grand permettait aux fumeurs de partager la conversation tout en restant dehors.
Vous vous souvenez comment t’est-ce qu’on l’appelait la Dette ? Interrogea Germaine, tentant de dissimuler un sourire sous une grimace de circonstance. Tu te souviens Jacky ? La Dette d’honneur, ou la Dette de jeu … Jacky Leroy éclaira son visage gris d’un sourire ridé et jaune, jeta son mégot sur les pavés brillants de la rue aussitôt écrasé sous les pneus d’une camionnette italienne. Oui, il se souvenait bien ! Quand je la voyais, aux impôts, je l’appelais « taxée », et, se tordant de gauche à droite, appuyé sur sa canne, précisa, la Dette taxée, détaxée …
Moi, dit René Mangeot le marchand de chaussures de la rue Pascal Zélobovitch, je lui disais toujours qu’il ne pouvait rien lui arriver, qu’elle était stable ! Ben oui, poursuivit Jacky, la canne en l’air, la Dette est stable ! Et, comme des enfants, ils rirent du bon mot. Soufflant sa fumée, Germaine avoua qu’elle avait vu la Dette rentrer bronzée de vacances et prête à repartir, elle aimait la voir Dette hâlée au Commerce ! Julie Langoisse demanda si c’était vraiment vrai qu’avec le facteur … et chacun y allait d’un sans doute, sûrement, ne voulant pas, précisa Jacky, la Dette tromper. Toujours est-il qu’elles étaient plus d’une à redouter ses charmes et le pouvoir qu’elle exerçait sur les bonshommes. Là, lâcha Germaine, c’était la Dette estée !
Le commissaire Melchior Robert ajusta son chapeau en sortant. Les bons amis que voilà, lança-t-il à la petite troupe, puis clignant de l’œil, continua : C’était une femme adorable …. la Dette tective. Puis il disparu toutes sirène hurlantes.
Z’en n’avez pas marre ? C’était Solange qui, haussant les épaules, traversait le groupe hilare. Bon, Germaine, je rentre, je vous laisse avec vos idioties de gamins alors que la pauvre Odette est derrière ces murs ! Tu fais quoi Germaine ? Tu m’accompagnes ou tu restes avec tes histoire de Dette de nœud ?

Germaine écrasait Solange contre la cloison du bus. Assises, côte à côte, elles rentraient par la ligne 17 Mairie-Zone commerciale Stonéchardène. Germaine listait les jeux de mots possibles, elle avait trouvé Dette d’œuf, Dette de lard, Dette tounée, Dette terminée, Dette tecteur, Dette tindre, Dette tendre, Dette tricoter, Dette hachée … Stop ! Cria Solange, mais tu ne respectes donc rien ni personne ? Cette pauvre Dette qu’est morte et toi … Laisse moi passer, je descends là.
Enfin le calme de la rue en ce matin d’automne , à l’heure où les enfants sont à l’école, les mamans au boulot, les papas au bistrot. Qu’est-ce qu’il te prend de penser à ça ? S’étonna-t-elle. Les papas sont aussi au boulot, enfin, ceux qui en ont. Ou bien ils en cherchent, ils sont à Pôle emploi … sur cette pensé, elle poussa la porte de son immeuble, jeta un œil vers la boite à lettres et disparu dans l’escalier.
Solange se souvenait de la pauvre Odette aujourd’hui allongée, froide. Cette gamine avec qui elle échangeait les Nous deux dans la cour du lycée, qui lui parlait de ce père absent, des garçons qu’elle rencontrait le soir dans l’obscurité de la rue Taillefer, des cigarettes aux parfums étranges. Odette partie faire sa vie en Suisse pour suivre le bellâtre du moment, un certain Gaël, ou quelque chose comme ça. Elle ne savait plus. C’était si vieux tout ça. Elle se souvenait de ce samedi de carnaval encombré de confettis, de rires, de danses dans les rues. Odette aperçue place de la mairie, jeune femme maigre, grise, sale, le sourire délavé, les yeux vitreux, le regard éteint, la main tremblante, une cigarette au coin des lèvres, ivre, au bord du caniveau. Solange avait passé son chemin, ne voulant la regarder, ni voir Odette en dérive, Odette à l’agonie, Odette au cœur de son propre naufrage. Elle apprit quelques semaines plus tard que la pauvre fille avait été condamnée à la prison pour trafique de drogue. Assise dans son fauteuil, Solange essayait de tisser les fils de la vie d’Odette, renouer le passé au présent. Elle fouilla le classeur où elle conservait les coupures de journaux. D’abord les quelques lignes du procès, puis l’article sur la réouverture du bar du Commerce que Jean-Pierre Montreuil, le fils du député, venait de racheter. Sur la photo, Odette était vêtue comme une soubrette ! Solange n’avait plus jamais revu son ancienne camarade de lycée. Le commissaire Melchior Robert lui avait résumé simplement comment Odette avait traversé les années du Commerce, entre alcool, amants, désamours, espoirs perdus et désespoir qui vous vide de l’intérieur, vous entraîne vers le bas, vous assèche le cœur et vous bouffe les neurones. A la fin, elle n’avait plus toute sa tête …

Respirer la rue, regarder les gens, les voir vivre, s’animer, aimer les courses des enfants ponctuées de cris au milieu des trottoirs. Solange marchait lentement vers le parc, observant le monde autour d’elle. Combien d’enfants égarés dans la vie, de fils attendus, de filles perdues, de pères inquiets, de mères pleurant l’enfant disparu, combien parmi eux tous autour d’elle ? Combien d’Odettes ?
Auguste Désiré Dupré arrivait lui aussi près du haut portail orné de ferronneries qui marquait l’entrée principale du Parc Sainte Marie. Il salua discrètement Solange qui lui rendit en un léger sourire appuyé d’une brève inclinaison de la tête. C’est à ce moment qu’elle remarqua la peluche dans le caniveau. Elle ramassa l’ourson brun, le frotta contre la manche de son manteau et accéléra le pas en direction du pharmacien et de la petite fille qu’il cramponnait au bout de son bras, la main refermée sur la menotte enfantine. Elle appela discrètement le pharmacien par son nom et monsieur Dupré se retourna. Voyez qui j’ai trouvé … ne serai-ce pas à cette charmante petite fille ? Auguste Désiré Dupré leva le bras libre vers le ciel, affirmant qu’elle était un ange gardien pour doudous, que sans elle sa petite fille aurait été si malheureuse. Comment vivrait-elle sans son doudou ? Et lui, hein ? Que ferait-il d’une enfant triste sans doudou ? Merci mille fois chère madame.
Solange caressa les cheveux de l’enfant. Comme tu es jolie … comment t’appelles-tu ma chérie ?
Je m’appelle Odette

Un commentaire pour épisode 16, Morgue de rire …

  1. lorane dit :

    http://lettres.ac-rouen.fr/francais/recit/angele.html

    (Quand Angèle fut seule… La petite histoire d’une veuve qu’aurait pu connaître Solange…)

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